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La Turquie, plus grande prison du monde pour les journalistes

5 min

PAR LUDOVIC PIEDTENU

"Grâce à l'indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency International, on apprend que la Turquie est passé de la 77ème place à la 53ème en l'espace de 10 ans entre 2003 et 2013. "C'est un économiste turc qui s'amuse ce matin d'une telle progression dans son blog hébergé par le quotidien Hürriyet ."Cela , ironise-t-il, démontre toute l'efficacité du Premier ministre Erdogan à lutter contre la corruption. "Ce classement parle bien de perception, tout dépend donc du peuple turc, de l'opinion turque.Et toujours dans Hürriyet , un journaliste rapporte ce matin quelques extraits d'un de ses articles publié le 29 mars 2006, "il y a plus de sept ans ", précise-t-il."Le politicien moyen de l'AKP, le parti d'Erdogan, est le miroir de l'électeur turc moyen. Une dévotion pour le culte musulman mais il est pragmatique, anti-occidental dans les gênes mais pro-européen pour les bénéfices économiques et politiques, collectiviste en théorie mais individualiste dans la pratique et enfin moralisateur quand les autres corrompent ou sont corrompus mais tolérant à cette corruption quand ils en bénéficient. Par conséquent, il y a une inhabituelle et très grande marge de tolérance pour la corruption et la mauvaise gouvernance en Turquie. "Ce vieil article mentionnait également les propos "d'un homme d'affaires pro-AKP qui expliquait de la façon la plus honnête qui soit sa ligne de conduite "."Son adhésion au parti lui offre des avantages bureaucratiques et financiers sur les autres. Il pense que l'AKP détourne de l'argent public, on est en 2006 je le rappelle, mais il ne se sent pas trompé puisqu'il pense que n'importe quel gouvernement ferait la même chose. "Et le journaliste d'ajouter je cite "l'un de ses proverbes préférés que sa culture a produit : celui qui touche le miel lèche son doigt. "En page 3 de l'International Herald Tribune ce matin, le "Procureur d'Istanbul chargé d'enquêter sur ce scandale de corruption a été déssaisi de l'affaire "."Dans une déclaration accablante, il affirme que le gouvernement a empêché la police d'arrêter un certain nombre de suspects. La justice est clairement sous pression " écrit-il encore dans ce communiqué.Selon les médias turcs, l'enquête avance désormais dangereusement vers le Premier ministre puisqu'elle se rapproche de l'un de ses deux fils dans ce scandale qui a conduit trois ministres à la démission, leurs fils respectifs étant eux déjà visés par les enquêteurs. Remaniement ministériel hier, 10 portefeuilles ont changé de main."Le Premier ministre a formé un cabinet presque tout neuf et retroussé ses manches pour affronter l'un des plus grands défis de sa carrière " écrit un chroniqueur dans les colonnes du journal pro-gouvernemental Yeni Safak .Et mieux vaut ne pas critiquer Erdogan, celui que le quotidien israélien Haaretz surnomme ce matin le "teflon turc ".Article sur le sujet très intéressant publié mardi dans ce journal sous le titre "Erdogan tire sur tous les porteurs d'informations sur cette corruption, sur toute personne qui vend la mêche sur ce scandale ".L'article raconte ce qui est arrivé à Nazli Ilicak, "une journaliste turque d'expérience et reconnue, qui a travaillé pendant des années au quotidien Sabah . ""Elle a reçu la semaine dernière un message laconique de son rédacteur en chef l'informant que leur relation professionnelle était terminée. La raison invoquée : un "choc des idées" mais la vraie raison du licenciement, ce sont les articles critiques d'Ilicak dans lesquels elle appelait notamment les ministres soupçonnés d'implication à démissioner. ""Comme d'habitude " et cela n'est pas sans rappeler ce qui se produisait déjà au mois de mai puis cet été lors des manifestations de la place Taksim et du Parc Gezi, "ce sont les journalistes qui sont considérés comme des traîtres par Erdogan s'ils ne font pas l'éloge de lui ou de son gouvernement " raconte Haaretz . "Ilicak n'est pas la première journaliste victime du Premier ministre. Un de ses collègues a été licencié en juillet, deux de ses papiers ont été censurés, il critiquait l'offensive du gouvernement contre les manifestants de Taksim. Egalement licenciés, des journalistes chevronnés du quotidien Milliyet . Seule note optimiste pour ceux là, glisse le journaliste israélien, ils n'ont pas rejoints les quelques 40 journalistes emprisonnés, un nombre qui place la Turquie, pour la deuxième année consécutive, à la première place sur la liste des pays qui emprisonnent leurs journalistes, la plus grande prison du monde devant l'Iran et la Chine. "Autre chiffre - sourcé celui-ci - que l'on retrouve dans la presse :Le Comité de Protection des Journalistes basé à New-York en a décompté en date du 1er décembre 211 derrière les barreaux. Ce chiffre, précise le CPJ, n'inclut pas les journalistes qui ont été emprisonnés puis libérés tout au long de l'année.Retour, en guise de conclusion, sur l'article du quotidien Haaretz ."Erdogan n'a même pas à demander au propriétaire du journal Sabah de virer ses journalistes indociles. Le propriétaire doit en effet une partie de sa fortune au Premier ministre, ce dernier est intervenu auprès des banques contrôlées par le gouvernement pour accorder au patron un prêt de 750 millions de dollars pour l'achat du groupe de presse. En outre, l'homme qui contrôle le conglomérat est le gendre d'Erdogan. ""En Turquie, on appelle çà la famille " assène le journaliste qui pour, je le cite, "éliminer tout doute sur ce point " propose une citation de celui qui était avant-hier encore vice-Premier ministre et depuis le remaniement d'hier, Ministre de la justice, Bekir Bozdag :"Qu'ils soient fonctionnaires, procureur ou de la police, disait-il, je déposerai plainte contre tous ceux qui révèlent les détails de cette affaire. Nous sommes une grande famille, et jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons jamais blanchi les erreurs des membres de la famille et nous n'avons permis à quiconque de les blanchir."

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