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Membres des forces démocratiques syriennes près du lac Assad

La voie est libre vers Raqqa, bastion de Daech

6 min
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Après avoir remporté une victoire importante à Tabqa, les forces kurdes sont en train de se rapprocher de de Raqqa. De leur côté, les Etats-Unis se disent convaincu qu’ils parviendront à surmonter leur différend avec la Turquie sur les livraisons d'armes aux Kurdes syrien.

Membres des forces démocratiques syriennes près du lac Assad
Membres des forces démocratiques syriennes près du lac Assad Crédits : DELIL SOULEIMAN - AFP

Plus de 6 semaines durant, les hommes du groupe Etat islamique auront résisté aux assauts des forces démocratiques syriennes, essentiellement constituées de combattants kurdes, dans la petite ville de Tabqa. Jusqu'à ce que, mercredi, les djihadistes encerclés se résignent, enfin, à fuir sous les bombardements ciblés de la coalition. Et c'est ainsi qu'hier des vidéos ont commencé à circuler montrant, tantôt des combattants distribuant des bonbons pour célébrer la prise de la ville, tantôt des enfants en train de danser, tout en scandant avec enthousiasme : « Le barrage a été libéré! » Et de fait, si cette bataille de Tabqa revêtait une importance si particulière, c'est en raison de cet ouvrage, attenant à la ville, le plus grand barrage de Syrie. Sans sa libération, il aurait été sans doute impossible de songer à une attaque contre Raqqa, situé à une 50aine de km, tant la « capitale » du califat autoproclamé de l’EI se serait alors retrouvée constamment à la merci de coupures à la fois d’eau et d’électricité. Voilà pourquoi la petite ville de Tabqa constituait, en réalité, le dernier obstacle majeur avant de lancer la bataille symbolique de Raqqa.

A présent, la route est donc ouverte. Plus rien ne semble, a priori, s'opposer à l'avancée des forces kurdes vers le bastion de Daech. Celles-ci vont désormais s’approcher autant que possible de la ville, avant de lancer l’assaut final. Sauf que la prise, mercredi, de ce qui représente, aussi, le dernier pont praticable sur l’Euphrate dans cette région, ne sera pas suffisant. Même si l’échelle n’est pas la même qu’à Mossoul, Raqqa compte tout de même quelques 300 000 habitants et l'on peut d'ores et déjà être certains que les djihadistes de l’organisation État islamique défendront leur « capitale » jusqu’à la mort. Voilà pourquoi, selon des sources syriennes, un gros arrivage d’armes (en particulier des missiles antichars et des véhicules blindés) aurait déjà atteint, hier, les environs. Des images prises par les combattants kurdes, eux-mêmes, les montrent, d'ailleurs, équipés de pied en cap avec du matériel américain. Preuve, écrit LE TEMPS, que l’administration Trump a tranché. Mardi, le nouveau président élu a, en effet, approuvé un plan visant à armer directement les combattants kurdes de Syrie, ce que son prédécesseur, Barack Obama, s’était, lui, toujours refusé à faire.

En vérité, l’appui de Washington aux Unités de protection du peuple kurde était déjà massif. A cette nuance près, toutefois, que jusqu'à présent les illusions étaient sauves, puisque cela se faisait à travers une coalition : les Forces démocratiques syriennes (qui regroupe, en plus des combattants kurdes, des combattants syriens sunnites). Or mardi, les autorités américaines ont, cette fois-ci, officiellement annoncé avoir approuvé la livraison d’armes aux milices majoritairement kurdes qui combattent Daech en Syrie. Au risque de rendre furieux son important allié turc qui, lui, est en guerre contre l’organisation kurde du PKK (un mouvement dont les Unités de protection du peuple kurde ne sont que l’excroissance en Syrie). Le mois dernier, d'ailleurs, la Turquie avait déjà montré son mécontentement, en bombardant les forces kurdes soutenues par les Etats-Unis. Au point que Washington, craignant que les kurdes ne décident alors de stopper leur offensive sur Raqqa, en étaient venus à placer leurs propres militaires comme bouclier humain, en plantant leur bannière étoilée dans les sables du désert syrien.

Toujours est-il que depuis la presse turque ne décolère pas et dénonce la stratégie à géométrie variable des Etats-Unis. Selon le journal BIRGÜN, cité par le Courrier International, la décision américaine ne serait, en effet, pas uniquement motivée par la lutte contre Daech. Il s’agit, aussi, pour Washington de tirer les Kurdes de son côté. Pourquoi ? Parce que les Américains ne veulent pas abandonner les Kurdes à l’influence des Russes. Ou dit autrement, en leur fournissant aujourd'hui des armes, ils tentent aussi de les garder sous leur contrôle. D’expérience, les États-Unis savent qu’il est trop risqué, au Moyen-Orient, de mobiliser toutes ses forces pour soutenir un seul acteur. Et c'est ainsi qu'ils évitent, désormais, de mettre tous leurs œufs dans le même panier, en donnant des gages tantôt aux Kurdes, tantôt à la Turquie. Ainsi va l’Amérique, renchérit le journal pro-gouvernemental SABAH. Elle fait la sourde oreille face à ses alliés, que nous sommes, pour armer les kurdes. Mais elle s’en mordra ensuite les doigts, prévient encore le quotidien, en osant le parallèle avec Al-Qaïda. Dans les années 1990, rappelle l'éditorialiste, ils ont armé les talibans et Al-Qaïda en Afghanistan contre l’occupation soviétique. Or quelques années après, Al-Qaïda n’a-t-elle pas retourné ces armes contre les États-Unis ?

D'où cette question : que se passera-t-il après la prise de Raqqa ? Cette victoire, si elle a lieu, ne réglera pas tout. Les choses pourraient même encore se compliquer dans cette ville pratiquement 100% sunnite. Il apparaît d'ores et déjà évident que les Kurdes qui n’y auront aucune légitimité et qu'ils n’auront rien à gagner à occuper durablement ce bastion sunnite, qui se situe par ailleurs très loin du territoire qu’ils revendiquent. Or que s'est-il passé, notamment, dans la ville de Manbij (plus au nord) qu’ils avaient pourtant conquis de haute lutte aux djihadistes ? Les Kurdes ont fini par remettre la ville au régime syrien de Bachar el-Assad. Et il est vraisemblable que le scénario soit destiné à se répéter à Raqqa, prédit à nouveau LE TEMPS. D'ailleurs, profitant du fait que l’ouest de la Syrie est devenu un peu plus calme, l’armée de Bachar el-Assad, en embuscade, se prépare déjà à envoyer des troupes en direction de Raqqa. Bien entendu, pour cette armée aujourd'hui en partie vidée de ses forces, il est hors de question de lancer le combat directement contre Daech. Mais une fois la tâche accomplie par les Kurdes, elle pourrait s’installer aux commandes. Et en retour, les Kurdes syriens pourront, eux, espérer les bonnes grâces à la fois du régime de Damas et de Washington, afin de consolider leur projet d’une région autonome dans le nord de la Syrie. Encore faudra-t-il convaincre, bien évidemment, la Turquie. Un « deal » que Donald Trump se chargera, peut-être, de défendre la semaine prochaine, lorsqu’il recevra à la Maison-Blanche le président turc Recep Tayyip Erdogan.

Par Thomas CLUZEL

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