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Militant anti-Brexit à Londres

L'amour au temps du Brexit

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Le Brexit officiellement enclenché, le Royaume-Uni se prépare à des négociations de longue haleine pour décrocher le meilleur accord à ses yeux avec Bruxelles.

Militant anti-Brexit à Londres
Militant anti-Brexit à Londres Crédits : JAY SHAW BAKER / NURPHOTO

Avez-vous déjà entendu l’histoire de la Britannique qui a épousé un immigrant pour pouvoir quitter son pays ? C’est la blague que je raconte depuis que je me suis réveillée, dans une sorte d’univers parallèle, le 24 juin dernier, lorsque j’ai découvert que mes compatriotes avaient voté en faveur du "Brexit". Sauf qu'aujourd'hui, ni moi ni les milliers d’autres personnes qui se retrouvent dans une situation semblable à la mienne n’avons envie de rire. Mon conjoint, Mickaël, le père de ma fille de 19 mois, Sidonie, est français. C’est donc un immigrant européen. Et dans l’état actuel des choses, il se peut qu’il ne soit pas autorisé à rester au Royaume-Uni. Dès-lors, s’établir en France est peut-être la seule option qui nous permettrait de rester ensemble, en supposant toutefois que les Britanniques conservent leurs droits et que je sois la bienvenue là-bas. En clair, l’exil ou l’éclatement de ma famille, c'est désormais le choix douloureux auquel je risque d'être confrontée. Voilà l'un des très nombreux témoignages recueillis par le quotidien de Londres THE GUARDIAN, alors même que la procédure de divorce entre la Grande-Bretagne et l'Union Européenne a été officiellement prononcée hier.

Si la flèche traversant le cœur illustre généralement l'intervention d'Eros, en revanche, avec le "Brexit" la flèche semble davantage avoir été tirée par Arès. Le lent poison du "Brexit"t, c'est d'ailleurs le titre de l'édito ce matin à la Une du TEMPS. Et s'il fallait une preuve supplémentaire de ce que toute cette histoire n'a décidément rien de la comédie romantique, il suffit de compter les jours : Neuf mois, c'est le temps qu'il aura fallu pour que la Grande-Bretagne décide de déclencher l'accouchement de ce nouveau-né dans l'histoire européenne, un nouveau-né symbole de désunion. Hier, maigre consolation, s'exprimant devant la Chambre des Communes, Theresa May a malgré tout multiplié les paroles apaisantes. Contrairement à son grand discours de janvier (où elle proférait des menaces à peine voilées contre les Européens), la première ministre britannique, naturellement cassante, a choisi un ton plus doux pour lancer les négociations officielles sur le "Brexit". Ce dont se réjouit, d'ailleurs, THE SPECTATOR, pour qui Theresa May a su trouver le ton juste. Elle s’est positionnée comme la grande conciliatrice. En prenant soin d'éviter tout accent de triomphalisme, elle a rappelé que le Royaume-Uni souhaitait être « le meilleur ami et voisin de l’Union européenne ». Le journal salue ainsi l’attitude du gouvernement, tout en faisant remarquer que la réaction du Conseil européen, elle, n’a pas été particulièrement chaleureuse.

A présent, l’équivalent du partage de la maison et de la garde des enfants pour un couple qui divorce s'annonce compliqué. Maintenant, la vraie bataille commence, prévient notamment THE TIMES. Il faut dire que derrière le ton plus ou moins cordial de chaque côté de la Manche, Londres et Bruxelles ne semblent pas d’accord sur grand-chose : ni sur l’ordre des dossiers à régler, ni sur la facture du divorce, ni sur la manière de procéder. Sans même parler du plus dur, la négociation d’un traité de libre-échange souhaité par les Britanniques. En réalité, le seul point sur lequel Européens et Britanniques semblent se retrouver est la volonté de résoudre, justement, la question des expatriés présents dans les pays respectifs. Pour le reste, les Européens souhaitent commencer la négociation en présentant à Londres l’addition de la sortie du club, un montant qu’ils chiffrent jusqu’à 60 milliards d’euros, en particulier pour les engagements pris par Londres dans le cadre du budget européen courant jusqu’en 2020. Ou comment faire payer à Londres le prix de son impudence, au sens propre comme au figuré, note le quotidien de Bucarest ROMANIA LIBERA. C'est même le risque que pointe nombre de commentateurs, celui de se laisser emporter par les émotions.

Et même en Grande-Bretagne, l'accouchement semble se faire dans la douleur. Si certains à l'instar du DAILY TELEGRAPH voient dans la journée d'hier le premier jour du reste de nos vies, beaucoup pointent les effets négatifs que ce Brexit pourrait avoir sur tout le pays. En particulier, d'après une étude de l'Ordre des médecins britanniques, plus de la moitié des médecins européens installés au Royaume-Uni songeraient désormais à quitter le pays. Or selon la directrice du syndicat des infirmiers britanniques, avec 24.000 postes d'infirmiers vacants, le système de santé public ne peut fonctionner sans les infirmiers européens. Par ailleurs, quelques heures seulement avant la missive de Londres à l'attention de Bruxelles, Theresa May a dû prendre connaissance des intentions des Ecossais. Le parlement régional s'est en effet prononcé en faveur d'une nouvelle consultation populaire sur l'indépendance. Et puis le Brexit rebat aussi les cartes en Irlande du Nord, cette fois-ci, ce qui n’augure rien de bon pour le processus de paix.

Enfin l’exemple britannique va continuer d’inspirer les eurosceptiques, loin d’avoir baissé les bras, remarque à nouveau LE TEMPS. En clair, ce processus de séparation va non seulement empoisonner durablement les relations entre Londres et Bruxelles, mais aussi le débat sur l’avenir des Vingt-Sept. Et quand bien même, le week-end dernier, pour célébrer le 60ème anniversaire des traités de Rome, les responsables de l'UE ont entonné en chœur que cette épreuve allait renforcer leur détermination à rester unis, elle pourrait tout aussi sûrement souligner un peu plus encore leurs divisions internes.

L'Union Européenne est-elle suffisamment soudée ? Certains veulent encore y croire, à l'instar de cet écrivain lituanien interrogé dans les colonnes du quotidien DELI qui parle de son amour pour l’Europe : A l’heure où l’Europe est prise à partie et rouée de coups de toutes parts, ma réaction, dit-il, est celle d’un amoureux. Je place sur un plateau de la balance tous les défauts de cette Europe, et sur l'autre la question : pourrais-je vivre sans elle ? Or aucun de ses défauts, pas même tous les défauts mis ensemble, ne font le poids face à cette question. Je ne sais pas comment je pourrais vivre sans elle. Et pourtant, à en croire cette fois-ci l'hebdomadaire EXPRESSO, l'UE semble bel et bien courir vers un irrésistible déclin. Et la seule façon de stopper cette évolution, dit-il, c'est de prendre conscience que le monde de demain sera bien pire encore que le monde d'aujourd'hui. Une autre manière, en somme, de comprendre cette expression bien connue des amoureux romantiques, tirée d'un des vers du poème de Rosemonde à son mari Edmond Rostand : Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain.

Par Thomas CLUZEL

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