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La chancelière allemande Angela Merkel (g) et le président turc Recep Tayyip Erdoğan (d)

L'attitude embarrassée de l'Allemagne envers la Turquie

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Berlin a réagi avec colère aux accusations de « pratiques nazies » du président turc. Les deux pays multiplient les passes d'armes au sujet d'une série d'interdictions de meetings pro-Erdoğan en Allemagne.

La chancelière allemande Angela Merkel (g) et le président turc Recep Tayyip Erdoğan (d)
La chancelière allemande Angela Merkel (g) et le président turc Recep Tayyip Erdoğan (d) Crédits : SALIH ZEKI FAZLIOGLU / ANADOLU AGENCY

Que va bien pouvoir inventer, cette fois-ci, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, pour qualifier l'annulation du meeting de son ministre des affaires étrangères prévu, ce soir, à Hambourg ? Le despote avait missionné son serviteur pour récupérer le plus de voix possible au sein de la communauté turque d'Allemagne, en faveur du "oui" au référendum, destiné à concentrer dans sa seule personne tous les pouvoirs : chef de l’État, chef du gouvernement et chef du parti majoritaire. Seulement voilà, hier, la ville du nord de l'Allemagne a estimé que la salle qui devait accueillir le meeting était trop vétuste et que par conséquent la réunion n'aurait pas lieu. Sauf que c'est la quatrième fois, en une semaine, qu'un meeting pro-Erdoğan se retrouve ainsi annulé par une municipalité allemande qui, à chaque fois, invoque des raisons purement logistiques.

Lors de la précédente annulation, le président turc n'avait pas mâché ses mots, évoquant des « pratiques nazies », des accusations qualifiées, hier, « d'absurdes et déplacées » par le gouvernement allemand, lequel précise de son côté être totalement étranger à ces annulations en série, relevant de la compétence des seules municipalités. Mais pour Ankara, l'affaire est entendue : Berlin mène aujourd'hui campagne contre Erdoğan en œuvrant pour la victoire du "non" au référendum. En réalité, le problème de fond aujourd'hui se définit le long de deux axes, résume le quotidien tchèque LIDOVE NOVINY : d'une part la question de savoir si un pays étranger peut ou non faire campagne sur le sol d’un Etat souverain et d'autre part la question de la liberté d’expression.

Aujourd'hui, l’Allemagne compte la plus forte communauté de la diaspora turque dans le monde, soit trois millions de personnes, dont la moitié est inscrite sur les listes électorales en Turquie. Un terrain de campagne impossible, évidemment, à négliger pour Ankara. D'autant qu'à 60%, les Turcs d’Allemagne avaient voté pour le parti d' Erdoğan aux dernières élections, rappelle le magazine DER SPIEGEL. Dès-lors, on comprend mieux pourquoi cet appoint de voix est particulièrement important pour le président Erdoğan, dont le référendum destiné à renforcer considérablement les pouvoirs semble moins bien engagé qu’escompté. Et c’est ainsi que le gouvernement d’Ankara cherche, à présent, à multiplier les meetings à l'étranger pour courtiser les membres de la diaspora turque.

C'est le cas en Allemagne, mais pas seulement. Aux Pays-Bas, par exemple, rappelle LE TEMPS, le gouvernement juge d’ores et déjà « indésirable » la tenue le 11 mars prochain d’un meeting pro-Erdoğan à Rotterdam. Et il n'est pas le seul puisque le député d’extrême droite Geert Wilders s’est dit, lui aussi, opposé à la participation du ministre turc des Affaires étrangères à ce rassemblement, estimant qu'il ne devait pas « s’ingérer dans nos affaires intérieures ». En Autriche, également, le gouvernement s'est déjà prononcé pour une interdiction de principe de tout meeting électoral. Et de son côté l’Allemagne, elle, en est réduite à recourir aux interdictions administratives, au cas par cas, municipalité par municipalité. Ce qui, d'ailleurs, peut-on lire sur le site de la DEUTSCHLANDFUNK, est assez conforme à l'attitude voilée et embarrassée du gouvernement fédéral en ce qui concerne la Turquie depuis déjà plusieurs mois. Pourquoi ? Réponse du quotidien hongrois VECERNJI LIST : Parce que ce qui inquiète bien plus Angela Merkel aujourd'hui, c’est que Erdoğan puisse à tout moment lâcher 3,5 millions de réfugiés retenus dans son pays pour les laisser entrer en Europe ; une nouvelle vague de réfugiés qui pourrait lui valoir une défaite aux prochaines élections. Sans compter que l’anniversaire de la signature de ce pacte UE-Turquie (visant à assécher le flux de passages clandestins vers l’Europe) approche à grands pas : ce sera le 18 mars prochain. Voilà pourquoi le gouvernement fédéral ne veut pas envenimer les relations déjà très compliquées entre les deux pays.

Sauf qu'en dépit du manque de détermination du gouvernement fédéral, personne n'est dupe de la technique visant à recourir aux interdictions administratives. En clair, Berlin ne veut pas faire de publicité sur son sol pour l’établissement d’une dictature. Et qui le lui reprocherait ? L'Allemagne, écrit la FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG, ne peut avoir aucun intérêt à ce que des ministres turcs mènent sur son sol des meetings de propagande, en faveur d’une réforme constitutionnelle qui renforcerait encore les pouvoirs et l’autoritarisme du président Erdoğan. Sans compter que les injures verbales proférées par Ankara contre Berlin sont totalement inacceptables. Enfin il serait étrange, note pour sa part DIE TAGESZEITUNG, que d'un côté l’Allemagne proteste contre l’arrestation du correspondant en Turquie du quotidien DIE WELT, Deniz Yücel, et de l'autre laisse sur son sol ceux qui ont décidé de l’arrêter, justifier en public cette arrestation.

Le problème, remarque aussitôt la TAZ, c'est que ces annulations de meetings en série jouent en faveur du président Erdoğan, pour qui il est facile, désormais, de reprocher aux Allemands (en particulier) et aux Européens (en général) leur parti-pris et leur double morale. C'est également ce que pointe son confrère de Vienne DER STANDARD : une interdiction visant la Turquie ne fait qu'appuyer l'argumentation du président Erdoğan, lequel souligne que l'Europe loue les mérites de l'Etat de droit, sans pour autant les défendre quand il le faut. Et en ce sens, toute interdiction aujourd’hui revient, en somme, à faire un cadeau au président Erdoğan.

Alors que faire ? Même si la couleuvre est difficile à avaler, soyons constitutionnalistes et garantissons la liberté d'opinion et de discours, dans la mesure où les lois ne sont pas bafouées, écrit encore le journal. Car l’Allemagne ne peut pas à la fois revendiquer la liberté de la presse et de rassemblement en Turquie et dans le même temps interdire de parole le ministre turc des affaires étrangères, renchérit l'éditorialiste de la DEUTSCHLANDFUNK, avant de conclure : Nous devons tolérer les prises de parole des ministres turcs, sans pour autant nous laisser ridiculiser par le président Erdoğan, ce prestidigitateur, dit-il, qui se révèle être un dictateur.

Par Thomas CLUZEL

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