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Le Burkina dans l'œil du Borgne.

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le Burkina Faso sous le choc après la première attaque jihadiste dans sa capitale Ouagadougou, vendredi, qui a fait 29 morts.
Plus que jamais le Burkina Faso, jusque-là un îlot de relative stabilité dans une région en proie depuis des lustres au terrorisme est à présent dans l’œil du cyclone ou plutôt dans l'œil Borgne, peut-on lire en Une de L'OBSERVATEUR PAALGA. L'œil du Borgne, comprenez Mokhtar Belmokhtar, « le barbare du désert », celui qu'on affuble aussi du sobriquet de « mister marlboro » pour ses trafics de cigarettes, régulièrement donné pour mort mais toujours ressuscité derrière les dunes de sable. La boucherie de Ouagadougou, comme l'écrit son confrère du journal LE PAYS, boucherie qui a fait au moins 28 morts et 50 blessés vendredi dernier dans la capitale a été, en effet, revendiquée depuis par le groupe djihadiste Al-Mourabitoune, dirigé par Mokhtar Belmokhtar et récemment rallié à AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique).

A dire vrai, ce qui est arrivé ce week-end n’est pas particulièrement surprenant, reconnaît l'éditorialiste. Depuis le temps que ça craque de partout, on se doutait bien, dit-il, que le diable finirait par frapper la capitale. Depuis de longs mois, déjà, il frappait avec insistance à nos portes et comme toujours, la question était de savoir quand et où. Mais à présent que l’image d’un Burkina, longtemps présenté comme un îlot de paix, à l’abri de la furie djihadiste, n’est plus d’actualité, les deux grandes questions que l’on doit se poser aujourd'hui sont de savoir pourquoi le Burkina a-t-il été, à son tour, si durement frappé et pourquoi maintenant ?

A la première question, le journal de Ouagadougou répond en rappelant que le Burkina abrite sur son sol des dispositifs occidentaux, entrant dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans l’espace sahélo-saharien. Les forces spéciales françaises, on le sait, sont stationnées sur le territoire burkinabè à partir duquel des opérations anti-terroristes partent en direction des autres pays. Ce fut le cas, par exemple, de l’attaque du Radisson blu de Bamako où des médias avaient eu l’imprudence, écrit le journal, de répandre l’information selon laquelle le commando français était parti du Burkina, pour aider les Maliens à mener l’assaut contre l’hôtel. Or cette révélation pourrait avoir contribué à remonter les djihadistes contre le pays des Hommes intègres. De ce point de vue, on peut dire que les attaques de vendredi peuvent être perçues comme des représailles.

Et puis le deuxième élément de réponse que l’on peut avancer par rapport à la même question, pourquoi nous, est lié au fait que les Burkinabè ont pris la résolution, depuis la chute de Blaise Compaoré, d’arrimer leur pays à la démocratie, la vraie. Et cela est en passe d’être une réalité avec les élections que le pays vient de connaître. Or de toute évidence, les djihadistes ne peuvent pas faire bon ménage avec la démocratie, c'est à dire non seulement la tolérance, mais aussi par essence, la fin des certitudes, des vérités révélées et éternelles.

Et puis l'autre question qui se pose est de savoir pourquoi les jihadistes ont-ils décidé de s'attaquer au Burkina Faso, aujourd'hui ?
Il faut croire que les assaillants n’ont pas choisi leur période au hasard, précise à nouveau L'OBSERVATEUR PAALGA. Difficile de ne pas voir dans ces actes terroristes, les conséquences de la chute de Blaise Compaoré en octobre 2014. Le régime déchu, qui excellait dans la libération d’otages pris dans le septentrion malien avait, en effet, tissé des liens étroits sur fond de connexions mafieuses, avec les seigneurs du salafisme dans le Sahelistan : une sorte d’« accord de non-agression et de défense mutuelle », certes, problématique mais qui nous mettait à l’abri de leurs exactions. Ouagadougou était même devenue un peu leur arrière-cour où ils prenaient leurs quartiers. Ce n’est donc pas un hasard si le harcèlement djihadiste a commencé sous la Transition qui ne pouvait naturellement pas poursuivre les liaisons dangereuses qu’entretenait le système Compaoré avec cette engeance.

Même analyse pour son confrère LE PAYS. Le régime de Compaoré avait, pendant tout le temps où il était aux affaires, offert gîte et couvert à bien des terroristes, dit-il. Ces derniers roulaient même carrosse et se la coulaient douce dans les hôtels les plus huppés de la capitale. A cela, il faut encore ajouter le fait que les négociations, en vue de la libération des otages aux mains des terroristes, étaient devenues un véritable business qui faisait l’affaire de bien des barons de l’ancien régime et certains de ces terroristes. En d'autres termes, la chute de leur tuteur, comprenez Blaise Compaoré en personne, ne pouvait signifier pour eux que la mort de la poule aux œufs d’or. D’où leur haine désormais affichée pour le pays et pour ses nouveaux dirigeants. De ce point de vue, on peut dire que le pays paie la rançon de la compromission du régime de Compaoré avec la galaxie djihadiste.

Enfin la fragilisation de l’Etat post-insurrection a fait le reste. Le pays ne s’est pas encore remis des flottements liés à la période de Transition, si fait que tous les rouages de l’Etat ne sont pas en état de fonctionner à plein régime. Or un tel contexte augmente, bien entendu, le taux de vulnérabilité du pays.

Enfin l'attaque de vendredi pose également la question de la rivalité entre Aqmi et Daech.
Mauvaise nouvelle pour l'Afrique, écrit le magazine SLATE. Les attentats de vendredi sont une preuve de la surenchère que se livrent les deux groupes. Depuis l'émergence de l'État islamique et ses actions spectaculaires, Al-Qaïda était jugé en perte de vitesse et voyait son influence se réduire auprès des jeunes recrues. Une concurrence qui exacerbe la violence.

Cet attentat, renchérit LE TEMPS de Lausanne, s'inscrit dans la rivalité entre AQMI et l'EI. Si le premier est implanté depuis des années en Afrique du nord, surtout au Mali, au Niger et en Algérie, le deuxième tente de s'y implanter. En Libye, l'EI a conquis ces derniers mois des territoires de plus en plus vastes sur la côte et est en passe de supplanter AQMI. Mais l'assaut à Ouagadougou montre que la capacité de nuisance de Mokhtar Belmokhtar n'est pas entamée. En frappant le Burkina Faso, AQMI porte un coup en dehors de sa zone d'action habituelle. En réalité, le domaine terroriste est hautement concurrentiel. Car évidemment, celui des groupes djihadistes qui prendra la main, s'assurera du même coup le ralliement d'autres factions qui voudront faire allégeance au plus puissant des deux.

Par Thomas CLUZEL

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