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Policier essayant de contenir des protestataires à Bujumbura.

Le Burundi au bord du chaos

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le Burundi est plongé dans une profonde crise depuis que le président Pierre Nkurunziza a obtenu un troisième mandat. Depuis 10 mois, plus de 400 personnes ont été tuées.

Policier essayant de contenir des protestataires à Bujumbura.
Policier essayant de contenir des protestataires à Bujumbura. Crédits : Goran Tomasevic

En 2015, le Burundi est devenu le pays de la planète où, avec 290 euros, le produit intérieur brut par habitant est le plus minuscule. Ou dit autrement, le pays le plus pauvre du monde. Les hôtels sont vides, les entreprises licencient. Les devises manquent au point que certains hommes d’affaires locaux quittent désormais le pays sur la pointe des pieds, pour fuir les demandes de contributions du pouvoir de plus en plus pressantes. « Si tu restes, il faut payer. Alors, certains préfèrent partir en voyage », raconte ainsi ce matin un membre du patronat local, dans les colonnes du TEMPS de Lausanne.

A ce jour, on n’a recensé aucun assassinat d’homme d’affaires, à la différence des jeunes, des étudiants, des activistes ou de passants malchanceux : plus de 400 morts au cours des dix derniers mois. Et la liste s’allonge. Alors que l’économie s'effondre et que les assassinats d’opposants se multiplient, les dirigeants du pays, eux, se radicalisent de plus en plus, allant même jusqu’à une forme d’épuration au cœur du pouvoir.

Et l'envoyé spécial du journal de raconter : depuis la terrasse du dernier restaurant chic de Bujumbura, quand le jour décline, les rares clients se serrent les coudes au comptoir du bar, planté comme un nid d’aigle sur les hauteurs de la colline de Kiriri. Aux alentours, des soldats montent la garde. L’élite du pays adore cette éminence et son coup d’œil magistral sur la capitale burundaise, qui s’enfonce, comme apaisée, dans la brume du soir. L’espace d’un crépuscule, depuis cette colline des notables, tout semble si beau, si calme. Et pourtant, voici l’heure de l’attaque de la nuit, en ville. Une poignée de détonations, des explosions sourdes. Des échanges à la kalachnikov et parfois une grenade ou un obus de mortier.

Fin janvier, à la délégation des Nations Unies venue l’exhorter à mettre fin aux violences, le président, Pierre Nkurunziza, avait assuré que son pays était «en sécurité à 99%». Alors, ce doit être le 1% restant qui se manifeste, cette nuit encore. S’agit-il d’une attaque de position militaire ou de la police? Ou bien cela vient-il de ces quartiers où avaient éclos les manifestations contre la perspective d’un troisième mandat du président ? Quelques balles traçantes rouges fusent. Mais au restaurant, personne ne s’étonne. Seul le patron, Déo, soupire. Quelques jours plus tôt, un obus est tombé sur sa maison, détruisant une partie du toit. Ceux qui ont fait feu n’étaient qu’à quelques centaines de mètres, dans des zones régulièrement fouillées de fond en comble par les policiers ou par certains des hommes en uniforme, sans insigne, qui pullulent désormais dans la capitale, notamment les Imbonerakure, les membres du mouvement de jeunesse du parti au pouvoir.

A présent, la dégradation inexorable de la situation, sur fond de radicalisation de l’équipe au pouvoir et d’émergence possible de groupes armés, fait redouter que la situation entre rapidement dans des eaux dangereuses. Au point qu'habituellement prudent, le groupe de réflexion International Crisis Group vient de lancer un cri d’alarme contre la spirale de la violence au Burundi.

La violence voit se déchirer les loyalistes et les insurgés de la capitale.

Quand les insurgés ne s’attaquent pas aux policiers, ils tuent des militants du parti au pouvoir. Quant aux loyalistes, favorables à un troisième mandat du président, ils raflent, torturent, exécutent. Sur le site burundais YAGA, une jeune bloggeuse, Alice (c'est son pseudo) raconte : un pick-up de la police qui roule à tombeau ouvert arrive. Les hommes en uniforme s‘introduisent dans les ménages à leur guise, défoncent les portails. Une dizaine de jeunes, de tout genre, sont arrêtés manu militari. Aucune explication. Rien. Les policiers les soulèvent comme des sacs de ciment, les jettent dans le pick-up et les poussent brutalement. Inutile pour eux de se débattre. «Si vous tentez de vous enfuir je tire!», menace un des policiers, l’index sur la gâchette. Rapidement tous les visages sont bandés d’un tissu noir tels de pauvres otages tombés aux mains de kamikazes. L’image est choquante.

Tout aussi choquante, la scène décrite lundi dernier sur le site d'information IWACU. Il est 15 heures dans le quartier Mutakura. Une odeur fétide infeste l’atmosphère dans les alentours d’une maison abandonnée et envahie par une broussaille. Les services de l’hygiène de la mairie ont déjà extrait du fond d’une toilette des restes de trois corps, emballés dans des sacs. Il s’agit d’une fosse commune où les insurgés armés ont jeté des corps de trente personnes qui n’adhéraient pas à leur idéologie. Un des tueurs arrêté a reconnu avoir enterré ici trois cadavres, des personnes tuées parce qu’elles soutenaient le troisième mandat du président Nkurunziza.

Enfin signe toujours du climat exécrable qui règne aujourd’hui au Burundi, mardi, précise cette fois-ci le magazine JEUNE AFRIQUE, des opérations de recensement général des étrangers ont débuté dans la capitale. Aussitôt, plusieurs ressortissants ont dit avoir peur de cette opération. L'un d'eux explique, « ce recensement est un prétexte pour nous repérer et nous ficher. Or nous ne savons pas comment la police va utiliser ces données, en particulier avec les violences qui ont déjà touché les Rwandais ». Il faut dire qu'au Burundi, reprend LE TEMPS, le pouvoir est accusé de collusion avec les Hutu génocidaires rwandais pour préparer, en substance, le massacre des Tutsi burundais.

La délégation de chefs d’État africains envoyée, la semaine dernière, par l’Union africaine (UA) pour convaincre le président de dialoguer avec son opposition a publié, lundi soir, un communiqué invitant toutes les parties prenantes à la crise à prendre part à un dialogue inter-burundais. Toujours selon l'UA, le président ougandais, médiateur dans cette crise, organisera bientôt un dialogue. Sauf que le président ougandais, rappelle le magazine SLATE AFRIQUE, est actuellement accaparé par la gestion de sa réélection contestée, au terme d'un scrutin lui même critiqué par la communauté internationale. Sans compter que la formulation plutôt vague du communiqué ne tranche pas la question cruciale : qui exactement sera invité à la table des pourparlers ? La présidence a d'ores et déjà rappelé sa position sur la question : oui au dialogue inter-burundais, mais seulement avec des interlocuteurs pacifiques, excluant de facto la principale plateforme d'opposition accusée par le pouvoir d'être l'instigatrice de la contestation du 3ème mandat du président.

Par Thomas CLUZEL

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