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Le casse-tête libyen

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la victoire des forces loyalistes contre Daech ne doit pas masquer le morcellement à la fois sécuritaire et idéologique de la Libye.

Lundi les forces loyalistes ont annoncé avoir repris le contrôle de Syrte, conquise l'an dernier par Daech, qui en avait fait son bastion en profitant du chaos dans lequel était tombé le pays à la suite de la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. Et pour le pays tout entier, c'est évidemment un événement politique et sécuritaire majeur (qui devrait ouvrir une nouvelle page en Libye), mais surtout un évènement tout court si l'on tient compte du nombre incalculable de fois où la reprise de la ville portuaire a été annoncée comme imminente. Il faut dire que la résistance des derniers djihadistes acculés aura été particulièrement farouche. Dans un article recueillant les témoignages des habitants qui ont survécu à cet enfer, le site d'AL-JAZIRA relate, par exemple, qu'au rond-point de Zafaran, là où il y a quelques mois encore les membres du groupe État islamique pendaient et crucifiaient des gens, les rues témoignent aujourd'hui de l’intensité des combats : les maisons, les banques, les mosquées, les hôpitaux, tout est détruit. Et d'ailleurs, la victoire des forces loyales au gouvernement d’union nationale (soutenu par les capitales occidentales) a été obtenue, aussi, grâce aux frappes aériennes américaines, précise le site d’information LIBYA HERALD. Depuis le 1er août, les Etats-Unis ont mené pas moins de 500 frappes aériennes sur la ville, dont 15 durant la seule journée de dimanche (15 frappes ciblant à elles seules 42 positions différentes des terroristes de Daech).

Enfin, outre la résistance acharnée des islamistes, c'est vrai que la présence dans la ville de très nombreux civils a également contraint les forces libyennes (pour l'essentiel des milices locales) à ne progresser que très lentement. Ces derniers jours, signe que la fin était proche, elles les avaient appelé à sortir des zones de combats. Sur des photos, on peut ainsi voir des femmes et des enfants terrifiés, péniblement sortis des ruines pour rejoindre les forces du gouvernement.

Au total, il aura fallu huit mois et quelques 700 morts et plus de 3000 blessés parmi les troupes loyalistes, précise toujours le LIBYA HERALD. Et même si, en réalité, la situation sur place est encore confuse (certaines informations faisant toujours état de la persistance de quelques poches de résistance), les photos publiées ces jours-ci dans la presse de combattants souriants, faisant le signe de la victoire, attestent bel et bien de la défaite de Daech.

Pour le groupe ultra-radical, la perte de Syrte est donc un nouveau coup dur, après une série d’échecs militaires (en Irak et en Syrie). Mais la défaite du groupe État islamique, chassé de son bastion libyen, a du mal à cacher la déliquescence générale dans laquelle se retrouve plongée le pays tout entier, en proie au chaos et aux divisions depuis la chute de Mouammar Kadhafi. La situation est même devenue si chaotique, que le néologisme “libyanisation” est en train de s’imposer : une combinaison fatale à la fois de balkanisation (la division d’un État en zones autonomes) et de somalisation (la défaillance d’un gouvernement au profit de milices). Le portail d'information MIDDLE EAST EYE, repéré par le Courrier International, rappelle que ces 5 dernières années la Libye a connu deux élections générales, l’arrivée du groupe État islamique (même s'il est en passe d'être chassé) et de multiples conflits ethniques. Cette déliquescence est même telle que de plus en plus de Libyens réclament aujourd'hui un retour de la Jamahiriya installé par l'ex dictateur.

Qu'il s'agisse de fidèles au régime déchu de Kadhafi, de partisans de l’idéologie kadhafiste ou simplement de nostalgiques de la stabilité qui prévalait sous son règne, tous refont surface à présent dans le jeu politique. En réalité, nuance aussitôt le directeur du Centre maghrébin d’études sur la Libye interrogé sur le site, « s'il existe bien aujourd'hui un renouveau durable de l’idéologie verte (couleur de la Jamahiriya), celui-ci ne repose pas sur une véritable adhésion populaire », dit-il. « Le retour en grâce de l’ancien régime se comprend avant tout par l’échec de la transition post révolutionnaire. Et c’est sur cet échec que s’appuient désormais les idéologues kadhafistes pour revenir dans le jeu ».

Et le journal toujours de citer, notamment, Mahmoud, la quarantaine, qui depuis deux heures attend de pouvoir retirer ses 500 dinars hebdomadaires autorisés. « Ce pays est devenu une blague », dit-il. « C’est la guerre civile partout, il n’y a pas d’argent et la meilleure carrière possible est d’intégrer une milice”. Tout en reconnaissant à la révolution la liberté de critiquer, ce qui aurait été impossible sous le régime de Kadhafi, il avoue quand même que c’était mieux avant, car pour lui “la sécurité est aujourd'hui préférable à la liberté ».

Toujours est-il que les milices les plus révolutionnaires ont compris le danger potentiel de laisser cette nostalgie rampante se développer. Et c'est ainsi qu'hier, précise le journal des Émirats THE NATIONAL, après plusieurs mois de calme, des affrontements ont repris dans la zone dite du "Croissant pétrolier", où des groupes armés (généralement d'orientation islamistes) tentent de reconquérir des installations passées sous le contrôle des autorités dissidentes, basées dans l'est du pays. Un assaut des Brigades des Révolutionnaires de Benghazi, favorables au gouvernement d'union nationale, aurait également été repoussé à Ben Jawad. Ce qui n'a pas empêché, d'ailleurs, le gouvernement basé à Tripoli d'affirmer, hier soir, qu'il n'avait aucun lien avec cette escalade militaire. Et que toutes les informations diffusées par les médias selon lesquelles il aurait donné des instructions à une quelconque force de se diriger vers cette zone sont dénuées de tout fondement.

Seule certitude, non seulement cette fragmentation du paysage sécuritaire a bien permis à des foyers d’opposition d’émerger. Sur le terrain, les signes positifs s’accumulent, notamment, pour le fils préféré de l’ancien guide. Mais plus encore, la brutale dégradation de la situation souligne, un peu plus encore, le caractère largement fictif de l’autorité du gouvernement national (près de neuf mois après son arrivée à Tripoli) et ce en dépit de sa reconnaissance par la communauté internationale.

Par Thomas CLUZEL

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