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Supporters de Rodrigo Duterte

Le Donald Trump de l'Est, favori des élections aux Philippines

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : les Philippins votent, ce lundi, pour désigner leur nouveau président. Le populiste Rodrigo Duterte, surnommé le "Donald Trump de l'Est", fait figure de favori après une campagne outrancière.

Supporters de Rodrigo Duterte
Supporters de Rodrigo Duterte Crédits : Erik de Castro

Imaginez un homme qui lorsqu'il ne traite pas le pape François de «fils de pute» (au prétexte que la visite du Saint Père a provoqué des embouteillages monstres), parle ouvertement de son pénis devant un parterre de chefs d'entreprise. Et quand il ne blague pas sur le viol et le meurtre d'une religieuse australienne (allant même jusqu'à insinuer qu'il aurait dû «passer en premier»), il accuse sa propre fille «d'en faire des tonnes» lorsqu'elle évoque les abus sexuels dont elle a été victime. Figurez-vous que cet homme a toutes les chances d'être élu, aujourd'hui, président des Philippines. Rodrigo Duterte, lequel carbure aux grivoiseries et aux déclarations chocs, note LA PRESSE canadienne, pourrait récolter selon les derniers sondages plus du tiers des voix, ce qui lui donne, en effet, une confortable avance sur ses adversaires.

Même les ventes de "Big Gulp" (la gamme de boissons sucrées en fontaine de la chaîne 7-Eleven) témoignent, elles aussi, de la large avance du candidat controversé. Les verres en carton habituels ont été remplacés depuis quelques temps par des verres à l'effigie des cinq candidats à la présidence, une façon lucrative pour l'entreprise de profiter de l'engouement électoral et pour les clients d'afficher leurs couleurs. Or à ce jeu non scientifique c'est, là encore, le verre de Rodrigo Duterte qui a généré le plus de ventes à l'échelle du pays, rapporte la BBC, suivi par le gobelet «indécis».

A présent, partout dans le pays raconte le journal de Manille PHILIPPINE DAILY INQUIRER, les religieuses s’en remettent à la prière et au jeûne et prient pour qu'une intervention divine empêche la catastrophe annoncée de se produire.

Comment expliquer que ce petit élu local se retrouve aujourd'hui à la porte du palais ?

Malgré son langage grossier et ses manières rustres (ou peut-être à cause de tout cela), Rodrigo Duterte a aux yeux de ses admirateurs l’image d’un franc-tireur attachant, qui sait porter clairement leurs colères et leurs aspirations. C’est là, écrit l'éditorialiste du journal de Manille cité par le Courrier International, ce que le personnage a de plus intéressant, dit-il, et aussi de plus perturbant, pour nous qui ne nous comptons pas parmi ses défenseurs.

Beau parleur, passé maître dans l’art du récit et dans l’usage du parler de la rue, il emploie un discours de fermeté contre les délinquants, les dealers et les parasites, qu’il promet tout simplement d’éradiquer (notamment en tuant 100 000 bandits et en jetant leurs cadavres dans la baie de Manille « pour engraisser les poissons »). Il rit de ses propres pensées et désirs honteux. Mais plus que tout, il réserve ses critiques les plus vives et son mépris le plus profond aux fonctionnaires, qu’il juge incompétents et corrompus. En d'autres termes, il refuse le politiquement correct, convaincu que dans le monde corrompu de la politique ne pas mâcher ses mots est la seule façon d’être authentique. Et c'est ainsi que les gens se reconnaissent à présent en lui, c’est-à-dire en quelqu’un qui ne cherche pas à représenter ce que l’homme a de meilleur ou de plus noble, mais qui au contraire se plaît à montrer du doigt la vulgarité, la confusion et le mal-être. La popularité de Duterte serait, en somme, un signe de protestation contre l'administration du président sortant, perçue comme élitiste et oligarchique.

Sa verve comme son discours populiste lui ont valu d’être comparé à un autre politique, un certain Donald Trump.

Après avoir été surnommé le punisseur par THE TIME, mais aussi "Dirty Harry", en référence au personnage cinématographique interprété par Clint Eastwood (en raison de ses prises de positions impitoyables à l'endroit des malfaiteurs), le voilà affublé d'un nouveau surnom : le Donald Trump local. Et pour cause puisque, outre ses déclarations outrancières, lui aussi s'est fait fort de bouleverser les codes de la politique conventionnelle.

Dépitée que ces élections aient fait ressortir le pire chez les Philippins, une journaliste du site d'information INQUIRER a beau s'interroger, ce matin, mais qu'est-il donc arrivé à mon pays bien aimé ?, la popularité de Duterte a bien évidemment des origines bien plus profondes que sa simple verve grossière. L'homme n’aurait pas attiré des millions de Philippins sans le terreau du désenchantement. Cette désillusion du peuple a des sources diverses. Tout d'abord, une société inégalitaire où les individus se retrouvent sans cesse pris au piège de relations clientélistes et où les rancœurs s’accumulent chez les victimes systématiques du pouvoir et de l’oppression. Tous les candidats aujourd'hui à la présidentielle incarnent le diable, lâche notamment un écrivain Philippin interrogé dans les colonnes du TEMPS de Lausanne, qui les qualifie tous de populistes et d'opportunistes. C'est là le propre de la politique philippine, dit-il : il faut choisir le moins pire. Et c'est ainsi que beaucoup sont prêts à se tourner aujourd'hui vers une personnalité providentielle à l’image de Rodrigo Duterte pour incarner leur rébellion.

Et puis, si vous voulez comprendre les enjeux de cette élection, écrit le correspondant de la BBC, mieux vaut ne pas vous attacher à ces murs entiers aujourd'hui maculés d’affiches de campagne et où s’exposent les sourires hypocrites des différents candidats. Cherchez plutôt du côté des infrastructures croulantes de la capitale ou de ses bidonvilles à ciel ouvert. Les statistiques officielles montrent que le niveau de pauvreté est restée ici identique, peu ou prou, à ce qu’il était il y a 10 ans et ce malgré une croissance économique annuelle de 6%. Aujourd’hui, un quart des 100 millions d'habitants vit toujours en dessous du seuil de pauvreté. Et d’ailleurs, si vous demandez à un chauffeur de tricycle si l’une ou l’autre des quatre dernières élections a changé quoi que ce soit à sa vie, il vous répondra très certainement que non. Et il vous suffira de regarder comment il vit pour que vous ayez, en effet, toutes les raisons de le croire.

Reste, que sans vision claire de ses choix politiques, ni présentation des lignes directrices cohérentes que Duterte donnerait à sa présidence, sa victoire ne pourrait déboucher que sur deux issues, prévient encore le quotidien PHILIPPINE DAILY INQUIRER. Soit un mouvement populaire des pauvres qui lancerait une révolte extrémiste, soit un régime fasciste soutenu par des classes moyennes mécontentes. Or dans un cas comme dans l’autre, difficile de voir comment une telle présidence ne se traduirait pas par une nouvelle phase d’incertitude politique. Et le journal de Manille d'en conclure : force est de reconnaître que nous vivons une époque tragique.

Par Thomas CLUZEL

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