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Manifestation anti Bachar al Assad en Syrie en 2011

Le jour où tout a chaviré

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le régime syrien bombarde violemment des quartiers rebelles d'Alep, malgré l'annonce par son allié russe de l'arrêt des opérations militaires.

Manifestation anti Bachar al Assad en Syrie en 2011
Manifestation anti Bachar al Assad en Syrie en 2011 Crédits : Capture d'écran de Youtube - AFP

Son nom ne vous dit probablement rien. Et pourtant, Naief Abazid est l'homme (ou plutôt le jeune homme) qui a déclenché, sans le savoir, la révolution en Syrie. C'était le 16 février 2011. A l'époque, nous sommes en plein dans ce que l'on appelle "le printemps arabe" et Naief, âgé de 14 ans, décide d'écrire sur le mur de sa ville : “Docteur Bachar El-Assad, Vous êtes le prochain sur la liste.” Ce tag mettra le feu aux poudres et précipitera, en quelques semaines à peine, la guerre civile.

Après 6 mois d’enquête à sillonner le Moyen-Orient puis l’Europe, un journaliste du quotidien canadien THE GLOBE AND MAIL, cité par le Courrier International, a retrouvé Naief. Et pour la première fois celui-ci raconte son histoire, depuis ce mot peint sur un mur de sa ville à Deraa (dans le sud-ouest de la Syrie), jusqu'à sa vie aujourd'hui de réfugié, en Autriche. Ironie de l'histoire, d'ailleurs, le reporter explique dans un making-of qu’il était à la recherche de celui à l’origine de ce qu’il appelle le “moment Sarajevo” de la guerre civile syrienne, en référence à l’assassinat (le 28 juin 1914) de l’archiduc héritier d’Autriche, c’est-à-dire l’événement déclencheur de la Première Guerre mondiale.

Assis dans un McDonald’s à Vienne, où il vit depuis un an, Naief juge rétrospectivement que ce tag, c'était « stupide ». Suggérer que la dictature baasiste serait la prochaine à tomber après les révolutions en Tunisie et en Égypte, était même une idée incendiaire, insiste le journal. Mais celui qui la formule, ce 16 février 2011, n’a pas d’intentions politiques. Il essaie juste de faire rire ses copains et surtout il tag ce que lui disent de faire les plus grands. « J’ai réalisé seulement que c’était sérieux, dit-il, quand je suis arrivé en prison. » Car après ce tag, Naief et vingt-deux autres jeunes seront, en effet, arrêtés par les autorités et torturés pendant des semaines.

Très vite, une révolte éclate dans la ville. Malgré la peur constante du régime la population ne peut, en effet, tolérer la disparition de si nombreux enfants, se retrouvant aux mains des autorités. Dès le lendemain, en réaction à ce qui se déroule dans le sud du pays, une première foule se réunit, elle, à Damas aux cris de : “Le peuple syrien ne se laissera pas humilier.” Un mois plus tard, le 20 mars 2011, les garçons seront libérés et rendus à leurs proches. « C’était comme un mariage », se souvient Naief, avant d'ajouter : « Je ne comprenais pas pourquoi les gens nous traitaient de héros. Je voulais juste rentrer chez moi et voir ma mère. » Sauf que leur acte a provoqué un véritable déclic dans la population, écrit le journal. Des décennies de peur et de soumission vont subitement laisser la place à une colère de défi.

Durant la première année du conflit, Naief et sa famille resteront à Deraa. L’adolescent ne prend pas les armes à part ses bombes de peinture, pour taguer, toujours et encore, les murs de la ville. Un jour, un soldat des forces gouvernementales l’aperçoit dans la rue et lui tire dessus. Une balle traverse son bras. Naief réussit tout de même à s’enfuir. Il est évacué, le lendemain, dans un hôpital en Jordanie. Ses parents le rejoignent rapidement de l’autre côté de la frontière. Ils passeront là-bas « deux années sans espoir », dit-il, avant de prendre la décision de retourner en Syrie, fin 2014. À Deraa, leur quartier est alors sous le contrôle de l’Armée syrienne libre. « Je ne m’attendais pas à voir ce que j’ai vu », confie Naief. « J’avais vu des vidéos sur YouTube mais je n’y étais quand même pas préparé. Tout était détruit. » En septembre 2015, après sept mois « horribles » passés chez eux, la famille de Naief voit sur Al-Jazira la déclaration d’Angela Merkel, qui annonce que l’Allemagne accueillera tout réfugié syrien arrivant à sa frontière. La décision est alors prise d’envoyer Naief, son frère et son cousin pour un long voyage vers l’Europe. Ils traverseront, tout d'abord, la Syrie en direction de la frontière turque et en particulier le territoire contrôlé par Daech, plus au nord. C'est là qu'ils croisent un cadavre, disposé sur un rond-point, la tête décapitée placée sur les genoux. Après le passage de la frontière, ils se serrent sur un bateau pneumatique en direction de Lesbos, avant de monter sur un ferry vers Athènes. De là, Naief partira à pied, en compagnie de centaines de réfugiés de toutes origines, en suivant les voies de chemin de fer. Il se souvient être passé par la Serbie, puis la Hongrie, où il sera arrêté avant que les autorités ne le mettent en vitesse dans un train en direction de Vienne. « Là-bas, Naief peut enfin respirer. »

Quand le journaliste lui demande, une dernière fois, s’il regrette son tag anti-Bachar, Naief prend quelques secondes pour réfléchir : « Je suis partagé. D’un côté, je le regrette, à cause de tous ces gens qui ont été tués et envoyés en prison, et de tous ces gens devenus sans-abri ou réfugiés. Mais d’un autre côté, c’était la volonté de Dieu, et j’en suis fier. Quelque chose devait arriver en Syrie. Quelque chose devait changer. »

Et la suite, bien évidemment, on la connaît. Ce qui avait commencé comme une rébellion légitime contre le boucher de Damas se termine aujourd'hui en un champ de ruines, résume DIE WELT. La diplomatie, l’humanisme et la morale sont également mortes et enterrées, constate à son tour le TAGESSPIEGEL. La dernière agonie se situe à présent à Alep-Est. Là-bas, « le mot même de catastrophe est insignifiant par rapport à ce qui est en train de se passer », se désole notamment le maire des quartiers rebelles, reçu hier à Genève et interrogé dans colonnes du TEMPS de Lausanne.

Hier la Russie, alliée clé du régime de Bachar al-Assad, a bien annoncé un arrêt des raids aériens. Une mesure censée assurer l'évacuation de milliers de civils pris au piège des violences, écrit THE NEW YORK TIMES. Sauf que le sort d'Alep est désormais scellé. On ne voit pas ce qui pourrait empêcher le régime de Damas de terminer le travail. Et pourtant, conclue L'ORIENT LE JOUR, la victoire ne sera pas encore totale. La reconquête des territoires et l’isolement des forces rebelles ressemblent à un mirage, qui cache une tout autre réalité : c’est le chaos actuel qui permet à Bachar al-Assad, plus dépendant que jamais des Russes et des Iraniens, de rester accroché à une illusion de pouvoir. Et tant que le président syrien sera là, le chaos ne cessera pas.

Par Thomas CLUZEL

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