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Michel Demare (President de Syngenta) et Ren Jianxin (PDG de ChemChina).

Le made in china XXL.

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la plus grosse acquisition jamais tentée à l'étranger par une entreprise chinoise. Le groupe public ChemChina a conclu le rachat pour 43 milliards de dollars du producteur suisse de pesticides Syngenta.

Michel Demare (President de Syngenta) et Ren Jianxin (PDG de ChemChina).
Michel Demare (President de Syngenta) et Ren Jianxin (PDG de ChemChina). Crédits : Arnd Wiegmann - Maxppp

Hier un groupe public chinois a conclu le rachat d'un producteur suisse de semences et de pesticides, lançant ainsi la plus grosse acquisition jamais tentée à l'étranger par une entreprise chinoise. Les analystes de HSBC ont d'ailleurs dressé la liste des superlatifs de cette opération : le plus grand rachat mené par une société chinoise à l’étranger, mais aussi le plus grand rachat de l’industrie chimique dans le monde, le plus important payé comptant en Europe (43 milliards de dollars en cash) et le plus grand jamais réalisé en Suisse. En rachetant le groupe Syngenta, leader mondial des produits phytosanitaires (herbicides, fongicides, insecticides) et numéro trois dans les OGM, le conglomérat chinois ChemChina s’offre, en effet, l’une des dix plus importantes entreprises suisses par son chiffre d’affaires, sa valeur en Bourse et son nombre d’actionnaires.

Pourquoi une telle acquisition ? Réponse du site d'information suisse 24HEURES, le gouvernement chinois attache une attention accrue à l'amélioration des semences et aux techniques permettant d'améliorer les rendements pour nourrir une population de 1,3 milliard d'habitants. Or tandis que les surfaces agricoles se réduisent sensiblement, sous la poussée de l'urbanisation, le défi de maintenir la traditionnelle autosuffisance du pays se complique. Ou dit autrement, cette acquisition, précise THE FINANCIAL TIMES cité par le Courrier International, souligne l’importance que la Chine accorde aujourd'hui à devenir le numéro un mondial des pesticides et de l’agrochimie, c'est à dire le propriétaire de technologies qui peuvent l'aider à nourrir la plus importante population de la planète.

Mais ce rachat record fait également suite à des mois de grande activité de la part des entreprises chinoises, qui réagissent ainsi au ralentissement de l’économie nationale et à l’appétit croissant des consommateurs pour des marques internationales. Pour le seul mois de janvier, rapporte toujours le journal de la City, les entreprises chinoises ont dépensé plus de 22 milliards de dollars en acquisitions de groupes étrangers. L’année n’avait jamais commencé aussi fort. L’acquisition de Syngenta confirme ainsi l’appétit des groupes de l’Empire du Milieu.

Et d'ailleurs, rappelle la TRIBUNE DE GENEVE, l’appétit de ChemChina ne se limite pas à la chimie et aux pesticides. Le mois dernier, le géant a mis la main sur le groupe allemand de machines KraussMaffei pour 925 millions d’euros et est entré à Genève au capital du négociant de matières premières Mercuria. L’an dernier il avait gobé le fabricant de pneus italien Pirelli pour près de 8 milliards de dollars. Et en 2006 ChemChina avait réalisé sa première acquisition, en France, en prenant le contrôle du spécialiste de la nutrition animale Adisseo. Ce qui avait d'ailleurs valu au PDG chinois, Ren Jianxin, d'être fait officier de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy, alors président, au nom du bon développement économique sino-français. Toujours est-il qu'avec cette dernière acquisition, ChemChina change cette fois-ci de dimension. Il ne s’agit plus de prendre le contrôle d’une société parmi d’autres. Il s’attaque au monde. Preuve, écrit l'éditorialiste de la TRIBUNE DE GENEVE, que le Nord doit aujourd'hui s’habituer à être mangé par le Sud.

Côté suisse, c’est un fleuron qui s’en va et la déception est palpable dans la presse.

Syngenta emploie 28 000 personnes dans le monde, dont plus de 3000 en Suisse. Et même si le siège social de la société est maintenu à Bâle et que le maximum d’emplois seront vraisemblablement préservés, d’autres solutions plus conformes à la tradition helvétique des affaires étaient envisageables, regrette notamment LE TEMPS de Lausanne. Sans compter que si Syngenta a encore récemment proclamé tenir à ses racines, qu'en sera-t-il des nouveaux propriétaires chinois ? Vont-ils chanter le même couplet ? Dans les jours qui viennent, c’est sûr. Mais dans dix ans ? Et puis si sur le fond, Syngenta pourra sans doute profiter d’un marché agricole chinois immense et de plus en plus réceptif au fonctionnement d’une économie de marché, que valent les garanties données aujourd’hui au groupe suisse ?

Enfin, autre raison de la déception palpable dans la presse helvétique : le n’importe qui, mais pas Monsanto. C’est, en effet, un peu l’impression dominante donnée sur les raisons de cet accord. Syngenta avait une dent contre son concurrent américain dont il avait jugé l’offre de rachat pas du tout "fair play". Désormais, les actionnaires anglo-saxons qui ont déstabilisé Syngenta, au printemps dernier, pour obtenir une forte plus-value en cas de fusion avec le concurrent historique Monsanto, sont contents. Ils perdent leur qualité d’actionnaires puisque Syngenta disparaîtra de la bourse suisse, mais ils touchent le jack-pot. Après tout, l’argent n’a pas d’odeur. Et peu leur importe qu’une grande partie des milliards promis par ChemChina proviennent de fonds d’investissements gouvernementaux chinois. Ou quand l’impatience d’un groupe d’actionnaires, en mal de rendement rapide malgré la conjoncture défavorable des taux de change et des matières premières, aura eu raison d’un fleuron de l’agrochimie suisse.

Une dernière affaire pourrait expliquer cette acquisition.

Son nom : l’atrazine, cette substance active d’un pesticide produit par Syngenta, suscite depuis une quinzaine d’années une intense polémique, rappelle LE TEMPS. Très en vogue dans les années 1960 en raison de son prix modéré, son efficacité et son ancienneté sur les marchés, ce puissant herbicide est interdit par l’Union européenne depuis 2003 et par la Suisse depuis 2012. Mais il continue à être utilisé dans un grand nombre de pays. Ses détracteurs considèrent l’atrazine comme «l’uranium des pesticides» car cette substance continue à polluer les nappes phréatiques de nombreuses années après son interdiction. Ils lui reprochent également d’être un perturbateur hormonal inquiétant, comme le souligne d'ailleurs une étude commandée par la Commission européenne en 2011, qui a analysé plus de 500 substances chimiques.

Une enquête a mis en évidence que les femmes ayant des traces d’atrazine dans les urines avaient 70% de risque supplémentaire de mettre au monde un enfant ayant une faible circonférence crânienne à la naissance. Or qu'a répondu récemment un ancien cadre de Syngenta, face à ces révélations ? «Ne me parlez pas des études françaises, c’est de la science poubelle». De quoi largement discréditer la société bâloise. En revanche, pas de quoi dissuader la Chine de mettre 40 milliards sur la table.

Par Thomas CLUZEL

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