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La colonne de la victoire ("Siegessäule“) à Berlin

Le nouveau visage caché de Berlin

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le parti conservateur d'Angela Merkel a enregistré dimanche le pire résultat de son histoire à Berlin, dans un climat de mécontentement croissant sur l'immigration dont continue de profiter la droite populiste de l'AfD.

La colonne de la victoire ("Siegessäule“) à Berlin
La colonne de la victoire ("Siegessäule“) à Berlin Crédits : CLEMENS BILAN - AFP

Si l'on s'en tient à la simple photo officielle, on pourrait presque croire que sur place rien n'a changé. Hier, la liste conduite par le social-démocrate Michäel Müller est arrivée en tête des élections organisées dans la ville-Land de Berlin. Avec près de 22 % des voix, le SPD reste la première force politique de la ville. Mais si l'on s'attarde, cette fois-ci, sur la légende, alors on s'aperçoit que les sociaux démocrates ont perdu plus de 6 points par rapport au précédent scrutin, reculant à un niveau d'après-guerre historiquement bas.

De son côté, la CDU, le parti d'Angela Merkel, est depuis 15 ans maintenant traditionnellement faible à Berlin. Et de fait, on ne sera donc pas surpris de le voir à la traîne. Mais là encore, si l’on regarde mieux les chiffres, on s’aperçoit qu’avec un peu moins de 18% des suffrages la formation conservatrice est en recul de plus de 5 points par rapport à 2011 et enregistre ainsi le pire résultat de son histoire pour des élections à Berlin, précise DIE WELT. Autrement dit, note à son tour la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, même si Michael Grosse-Brömer, membre du groupe CDU au Bundestag, souligne que son parti reste la deuxième force de la capitale, derrière son sourire embarrassé on retiendra surtout que jamais dans l'histoire de la ville (celle de Berlin-Ouest après la Deuxième guerre mondiale, puis celle de la ville réunifiée après 1990), la CDU n'avait connu pareille débâcle. Un score qui va même très probablement renvoyer le parti de la chancelière sur les bancs de l'opposition, alors qu'il faisait jusqu'ici partie dans la capitale d'un gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates. Le maire sortant, reconduit dans ses fonctions devra désormais privilégier une coalition de gauche avec, d'un côté, les écologistes crédités de 15% des voix et, de l'autre, la gauche radicale de Die Linke (issue de l'ex parti communiste de RDA) qui recueille un score voisin et progresse de manière spectaculaire.

En d'autres termes, le scrutin d'hier apparaît en réalité comme le symptôme éclatant d'un mouvement général qui a pour principales victimes les partis au pouvoir et pour principaux bénéficiaires les partis qui n’y participaient pas. C'est vrai pour Die Linke, qui gagne 4 points par rapport à 2011, mais aussi pour le parti libéral FDP, qui dépasse la barre des 6 % des voix et fait ainsi son retour au parlement régional, dont il avait été chassé lors du dernier scrutin. Et c'est évidemment encore plus vrai avec l'extrême droite.

Le parti populiste et xénophobe de l'AfD a obtenu hier 14% des suffrages, de quoi faire son entrée au parlement local. Mais plus encore, ce résultat vient confirmer son succès d'il y a tout juste 15 jours dans le Meklembourg (le fief électoral pourtant d'Angela Merkel), où il était arrivé à la deuxième place devant la CDU. Et d'ailleurs, raconte ce matin la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG, lorsqu'il y a deux semaines, le principal candidat du parti populiste avait été félicité sur scène pour son score spectaculaire, Georg Pazderski, son homologue de Berlin, était là. Assis sur le côté de la tribune, déjà, il souriait. Car il savait que son heure viendrait. Et de fait, hier, son heure est venue.

Et pourtant, écrit toujours l'éditorialiste de Francfort, on aurait pu penser que Berlin n'était pas, a priori, une circonscription facile pour l'extrême droite. Dans le quartier populaire de Kreuzberg, où défilent les hipsters de la capitale, les électeurs traditionnels de la CDU regroupés dans l'ancien Berlin-Ouest côtoient les électeurs de gauche de l'ancien Berlin-Est. Seulement voilà, capitalisant à nouveau sur les inquiétudes que suscitent l'arrivée depuis un an de centaines de milliers de réfugiés en Allemagne, l'AfD a réussit son pari. Et tant pis si avec son programme le parti populiste ne pourra évidemment résoudre aucun des problèmes du pays, rappelle la WESDEUTSCHE ALLGEMEINE ZEITUNG. L'AfD a réussi à attirer l'attention, attiser les craintes, renforcer les sentiments et plus encore les ressentiments latents dans tout le pays.

Même analyse pour la BERLINER ZEITUNG. Celui qui aujourd'hui vote pour l'AfD ne vote pas pour un parti existant réellement. Il vote bien plus pour la protestation, pour un sentiment. Car aucun parti établi, aucun parti honnête ne peut faire croire aux gens qu'il peut les protéger de tous les aléas que réserve la vie. Or c'est exactement ce que fait aujourd'hui l'AfD. Voilà pourquoi, il ne faudrait pas faire de la chancelière un bouc émissaire, prévient DIE TAGESZEITUNG, car c'est aller main dans la main avec l'AfD.

Quoi qu'il en soit, les élections d'hier constituent, bel et bien, le second revers électoral en deux semaines lors d'un scrutin régional pour le parti de Mme Merkel. Un an avant les prochaines élections législatives en Allemagne, la chancelière voit son autorité une fois de plus s'effriter. Et la seule crise migratoire ne saurait, d'ailleurs, expliquer cette débâcle. Ce n'est pas seulement la chancelière que les électeurs rejettent, précise ainsi la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG, mais une politique d'éternels compromis, que ce soit dans le cadre de la mondialisation (avec des traités tels que le TTIP ou l’accord CETA) ou bien dans les négociations et les marchandages (avec la Turquie). A présent, la colère qui se nourrit du sentiment de ne pas être compris ne vise pas un seul parti traditionnel, mais tous les partis établis. Et qui pense ne pas devoir prendre cette colère au sérieux en fera les frais, conclue l'éditorialiste.

Pour autant, faisons attention à ne pas offenser aujourd'hui ceux qui ont choisi le mauvais parti, car cela ne suffira pas, prévient DIE WELT. La concurrence politique, une grande partie de la société civile moralisatrice, mais aussi de nombreux médias ont trop diabolisé ces populistes de droite. Or ce faisant, en les comparant à des figures historiques, ils en ont fait aussi, involontairement, des héros.

Par Thomas CLUZEL

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