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Capture d'écran de la Une du Southern Metropolis Daily

Le pouvoir chinois peu friand de poésie

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : quand un message caché subversif apparaît à la Une d’un journal chinois. Subversion ou accident ?

Capture d'écran de la Une du Southern Metropolis Daily
Capture d'écran de la Une du Southern Metropolis Daily Crédits : SCMP Pictures

Jouer avec la maquette ou les titres d'un journal pour faire passer des messages codés est tout un art. Et récemment, un quotidien chinois culotté a visiblement tenté l'expérience à ses dépens. Tout a commencé avec la visite, il y a quelques jours, du président chinois aux trois médias principaux du régime : le QUOTIDIEN DU PEUPLE, l'agence de presse XINHUA et la Chaîne de télévision centrale CCTV. Xi Jinping entendait ainsi réaffirmer l'importance de sa politique de contrôle idéologique sur les médias. Ou dit autrement, selon THE GUARDIAN, le président a tout simplement fait le tour des médias chinois pour demander une loyauté absolue de la part des journalistes.

Ce que n’a pas manqué, d’ailleurs, de prouver aussitôt THE CHINA DAILY dans un édito où l’on peut lire ceci : il est nécessaire que les médias restaurent la confiance du peuple dans le Parti, surtout maintenant que l'économie chinoise semble être entrée dans une nouvelle normalité. Voilà donc exposée la véritable raison de cette mise au point de la part du président chinois lui-même : la gloire économique de la Chine traversant une mauvaise passe, ses dirigeants, précise toujours THE GUARDIAN, ont un besoin urgent aujourd’hui de renforcer leur mainmise sur les médias pour garder le contrôle. En d’autres termes, la presse est invitée à diffuser davantage d'informations positives, tout en aidant le Parti à diffuser son message autant qu'elle le peut.

Or c'est très précisément ce que s'est empressé de faire, de manière plus subversive cette fois-ci, un quotidien réputé pour son ton mordant et ses enquêtes : THE SOUTHERN METROPOLIS DAILY. Dès le lendemain de la visite du président aux médias chinois, le quotidien a consacré son gros titre de Une à la recommandation faite par le chef de l’État, en citant mot pour mot la déclaration de Xi Jinping: « les médias du gouvernement et du parti sont des vecteurs de propagande et peuvent être surnommés le "parti" ». Sauf que juste en dessous de ce titre et ainsi qu'en témoigne une capture d'écran de la première page du journal publiée sur le site Big Browser, figure un second article, illustré d'une photo, sur la dispersion des cendres d'un célèbre industriel décédé récemment, sous ce titre : «Une âme retourne à la mer». Un hommage naturel rendu au réformiste qui a développé la région. Mais pas seulement. Car comme le raconte LE TEMPS de Lausanne, les Chinois ont vite remarqué qu'il y avait, en effet, une toute autre façon de comprendre cette Une : non seulement en juxtaposant l'image de mort et le gros titre, mais aussi en lisant les deux manchettes non plus horizontalement mais verticalement. Et là, le sens devient tout autre : On peut y lire soit : «L'âme des médias chinois est morte parce qu'ils portent le nom du parti», ainsi que le résume THE TIME ; ou bien encore, de manière légèrement différente : «Les médias portent le nom du parti et leurs âmes retournent à la mer», selon la traduction qu'en fait THE CHINA MEDIA PROJECT de Hongkong.

Le message subversif était-il intentionnel ou accidentel ?

Les reporters que THE NEW YORK TIMES a contactés ont aussitôt nié toute préméditation dans l’assemblage de ces deux titres : personne n’aurait ce courage. Trop dangereux. Il n'en reste pas moins que le journal est connu pour des prises de position souvent audacieuses. Il est en particulier l'un des premiers, en effet, à avoir publiquement évoqué le SRAS, à l'époque où les autorités niaient encore le syndrome. Et puis comme le rappelle toujours THE NEW YORK TIMES, la tradition du «cangtou shi», le poème caché à connotation politique, est une tradition ancienne en Chine étroitement associée aux périodes de répression. Ce qui laisse entendre qu'il ne s'agirait pas là d'une simple maladresse de mise en page, même si en l'occurrence, ce poème caché était tellement subtil qu'il aura tout de même fallu le concours de la sphère numérique pour le transformer en phénomène. Et de fait, l'affaire a aussitôt été débattue sur l'équivalent chinois de Twitter, Weibo.

On notera, d'ailleurs, que si ce message subliminal était particulièrement sophistiqué, ce n'est pas toujours le cas, rappelle à nouveau LE TEMPS. L'histoire du journalisme est riche de ces messages cachés dans des titres piégés, où des doubles pages ré assemblées racontent une toute autre histoire que celle d'une première lecture. Pour son dernier numéro en 2011, NEWS OF THE WORLD avait ainsi truffé son mots-croisés d’insultes à la responsable de la fermeture du journal dans le groupe de Ruppert Murdoch. Et puis toujours en Grande-Bretagne, un chroniqueur s’était lui payé son chef dans un éditorial apparemment consacré à l’agriculture bio, mais conçu comme un acrostiche : en prenant les premières lettres de chaque paragraphe on tombait sur un «Fuck you Desmond», a priori, fort peu accidentel.

Ici point d'insulte mais une ironie habile qui n'est visiblement pas du goût de tout le monde.

En début de semaine, mardi, une note attribuée au groupe propriétaire du journal incriminé a commencé à circuler en ligne. Or si cette note décrit la juxtaposition des deux titres comme une erreur sérieuse, mais évoque plutôt une gaffe qu'un complot, elle précise également que trois journalistes ont été punis : le rédacteur en chef a dû présenter des excuses, son adjoint aurait lui reçu un blâme, quant à l'éditrice de la première page, responsable de cette « erreur », elle aurait été renvoyée.

Et voilà pourquoi l’histoire du SOUTHERN METROPOLIS DAILY ne prête pas seulement à sourire. Car il ne fait pas bon être aujourd'hui journaliste en Chine. Le parti communiste a presque complètement étranglé l'expression dans son pays, écrit ainsi le magazine américain TIME. Le pouvoir, dit-il, a réussi à faire taire mêmes les formes faibles de dissension, qu'il s'agisse des avocats qui demandent à l’État de respecter sa propre Constitution ou des lanceurs d’alerte qui réclament plus de transparence dans les affaires financières des officiels. Quant au comité de protection des journalistes, il rapporte qu’en 2015, 49 journalistes ont été emprisonnés en Chine, plus que dans aucun autre pays à travers le monde. En janvier encore, un ancien journaliste du SOUTHERN METROPOLIS DAILY, encore lui, a disparu alors qu’il était en Thaïlande pour demander l’asile politique. Depuis, il a réapparu en Chine mais dans une prison.

Par Thomas CLUZEL

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