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Les poings serrés de la première ministre écossaise Nicola Sturgeon

Le Royaume-Uni souffre de schizophrénie

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Le parlement britannique a approuvé la loi autorisant le gouvernement à déclencher le Brexit, après l'annonce par la Première ministre écossaise de son intention de demander un nouveau référendum d'indépendance.

Les poings serrés de la première ministre écossaise Nicola Sturgeon
Les poings serrés de la première ministre écossaise Nicola Sturgeon Crédits : DANIEL LEAL-OLIVAS - AFP

Il y a décidément quelque chose de pourri au Royaume. Pas celui de Hamlet (prince du Danemark) mais bien celui de son auteur, William Shakespeare, prince des dramaturges de la couronne britannique. Hier, ce jour historique où le monde entier retiendra que le Parlement a définitivement adopté le projet ouvrant la voie au divorce du Royaume-Uni d'avec l'Union Européenne est aussi le jour qu'a choisi la Première ministre écossaise pour annoncer son intention de demander un nouveau référendum d'indépendance. Ou dit autrement, alors que le déclenchement du Brexit n'a jamais été aussi proche (pouvant même théoriquement avoir lieu dès aujourd'hui), voilà que cette nouvelle fracassante venue des Lochs fait désormais planer la menace d'implosion du Royaume-Uni. En ce sens et même si la déclaration de la Première ministre écossaise était attendue, écrit THE NEW YORK TIMES, Nicola Sturgeon a donc réussit son coup, tout d'abord, en cherchant à prendre de vitesse les événements politiques à Londres et ensuite, en mettant à nouveau en lumière les profondes lignes de fracture de la société britannique.

Mais pourquoi Nicolas Sturgeon appelle-t-elle à un second référendum ?, interroge ce matin THE INDEPENDENT. Une manière cynique de répondre à cette question serait simplement de noter que Mme Sturgeon est la chef du parti national écossais, motivé et uni par le désir d'obtenir l'indépendance écossaise. En réalité, si les Écossais avaient clairement rejeté l'indépendance lors d'un premier référendum (en 2014), la Première Ministre fait valoir que le vote en faveur du Brexit (deux ans plus tard) a complètement changé la donne. Pourquoi ? Parce que les Écossais souhaitaient, eux, très largement rester dans l’Union Européenne. Or, depuis, trouver une solution intermédiaire s’est avérée impossible. Nicola Sturgeon affirme qu’elle a fait tous les efforts nécessaires pour dégager un compromis. Elle a entamé des négociations avec Londres, pour se mettre d’accord sur le genre de Brexit souhaitable. « Nous nous sommes heurtés à un mur d’intransigeance », s’indigne-t-elle. « Rester membre du marché unique européen a été exclu, sans aucune consultation préalable du gouvernement écossais. Si bien qu’on ne fait pas seulement face au Brexit, mais à un Brexit dur. » Lors de sa déclaration, sur un ton solennel, la Première Ministre écossaise en a tiré les conséquences : « Si l’Ecosse peut être ignorée sur un sujet aussi important que l’Union Européenne et le marché unique, il est clair désormais que notre voix et nos intérêts peuvent être ignorés, à tout moment, quel que soit le sujet. » Et voilà pourquoi, selon la leader des indépendantistes écossais, organiser un référendum s'avère aujourd'hui inévitable.

Sauf que l’indépendance de l’Ecosse, ou même la tenue du référendum, sont encore loin d’être des réalités. Si la Première Ministre écossaise donne aujourd'hui l'impression que les Écossais sont maîtres de leur propre sort et qu'ils peuvent décider, quand bon leur semble, de quitter ou non le Royaume-Uni, ce n'est pas le cas, rappelle THE TELEGRAPH. Le gouvernement écossais doit, d'abord, demander le droit de tenir un référendum. Et le gouvernement britannique, lui, doit ensuite donner son accord. Or dans un communiqué, hier, Theresa May a condamné «un facteur de division» intervenant «au pire moment possible». Mais la Première Ministre britannique peut-elle, pour autant, empêcher un nouveau référendum ?, interroge LE TEMPS. Ce serait là prendre le risque de pousser l’opinion publique dans les bras de l’indépendance. Dès-lors, l’option la plus probable serait que la Première Ministre britannique accorde un nouveau vote sous conditions, en exigeant par exemple qu’il ne puisse pas avoir lieu avant que l’accord sur le Brexit ne soit conclu avec l’UE, soit pas avant 2019. Le problème c'est que Mme Sturgeon, elle, est catégorique : Elle veut que ce second référendum ait lieu avant, pour que l’Écosse puisse redevenir un État membre de l’UE rapidement, voire, rester au sein de l’UE, précise THE GUARDIAN. Nicola Sturgeon souhaite donc organiser le vote fin 2018, en tout cas avant le printemps 2019.

En revanche, elle ne souhaite pas le faire dès maintenant. Pourquoi ? La réponse est évidente, écrit THE REACTION : Parce que le soutien à l’indépendance semble moins important aujourd'hui qu’en 2014. Et même si les Écossais sont déçus du vote du Brexit, cela ne semble pas suffisant pour les persuader de changer d’opinion. Reste que le soutien à l’indépendance progresse, nuance aussitôt THE HERALD, notamment depuis que Theresa May a confirmé que le Royaume-Uni quitterait définitivement le marché unique et qu’elle donnerait la priorité au contrôle des frontières. Selon un sondage, publié hier, 48% des Écossais interrogés seraient aujourd'hui favorables à l'indépendance.

Et puis la Première Ministre écossaise devra franchir d'autres obstacles de taille. Nicola Sturgeon devra notamment présenter un projet économique solide et ambitieux pour l’Ecosse, qui a accusé un déficit de 15 milliards de livres pour l’exercice 2015-16, conséquence notamment de l’arrivée à maturité des champs pétroliers de mer du Nord et de l’impact de la chute des cours mondiaux. « Se couper de l’Angleterre, avec qui les relations économiques et politiques sont étroites serait de la folie », a d'ailleurs rétorqué le leader du parti conservateur en Ecosse, qui était pourtant contre le Brexit : « Nous allons déjà quitter une Union. Et la question, dit-il, est de savoir si nous voulons en quitter une deuxième. »

A présent, l’espoir de la Première Ministre écossaise est que les tensions politiques s’accumulent d’ici à l’automne 2018 et que Theresa May se mette ainsi à dos une majorité d’écossais. Nicola Sturgeon a donc tout intérêt, paradoxalement, à accentuer un peu plus encore les tensions avec Londres et à mettre en scène les nombreux refus qu’elle essuie de Theresa May. Reste, conclue THE INDEPENDENT, que la première ministre écossaise prend ici un énorme pari politique, incroyablement risqué non seulement pour elle (elle jouera vraisemblablement son poste avec cette consultation) mais aussi, plus largement, pour le mouvement indépendantiste. Si elle échoue, elle pourrait faire face à un scénario à la québécoise : Là-bas, la deuxième défaite des indépendantistes en 1995 y avait complètement tué la cause indépendantiste.

Par Thomas CLUZEL

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