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Le tennis, un sport de racket ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : après l'athlétisme et le football, c'est le tennis qui est à son tour dans l’œil du cyclone, avec des accusations de matchs truqués visant 16 joueurs du top 50 mondial, dont des vainqueurs en Grand Chelem et 8 joueurs présents à l'Open d'Australie à Melbourne.
"Tennis Racket". C'est avec ce titre et en s'amusant de la double signification, en anglais, du mot "racket" (qui désigne aussi bien l'instrument à cordes des tennismen qu'une escroquerie), que les versions américaine et britannique du site BUZZFEED ont choisi de révéler l'existence possible de matchs truqués.

Dans la nuit de dimanche à lundi, BUZZFEED mais aussi la BBC ont, en effet, annoncé avoir eu accès à des archives secrètes prouvant une corruption à grande échelle dans le monde du tennis. Et depuis, c'est peu de dire que l'information a été reprise à la volée par nombre de quotidiens, du WALL STREET JOURNAL de New York au FINANCIAL TIMES de Londres, en passant par la chaîne de télévision australienne SKY NEWS. Sans les nommer, les medias accusent 70 joueurs dont 16 classés dans le Top 50 mondial. Et pas n'importe lesquels, puisque parmi eux figureraient des vainqueurs de tournois du Grand Chelem, en simple comme en double. Tous sont suspectés d'avoir truqué leurs rencontres.

Sauf que ces joueurs ne sont pas les seuls à être aujourd’hui pointés du doigt. Sur les documents révélés figureraient, notamment, les détails des enquêtes menées en 2007 par l'ATP, elle-même. Or dès l'année suivante, un rapport aurait préconisé des investigations au sujet de 28 joueurs, investigations qui n'ont jamais été menées. Ce qui signifie que les instances dirigeantes du tennis, bien que prévenues de ces agissements auraient décidé de ne pas sanctionner les fautifs. Plus exactement, en 2009, l'ATP a bien introduit des règles anti-corruption. Sauf que celles-ci ne permettaient pas de poursuivre des délits antérieurs à leur entrée en vigueur. Et c’est ainsi que tous les joueurs incriminés ont été autorisés à poursuivre leur carrière. Huit d'entre eux seraient même inscrits à l'Open d'Australie qui a débuté hier à Melbourne.

L’enquête des deux médias s’appuie sur des documents qui ont fuité mais pas seulement.
Le site BUZZFEED explique avoir commencé à enquêter, après avoir mis au point un algorithme permettant d'analyser les paris dans le tennis professionnel sur les sept dernières années. Les résultats de 26 000 matchs, sur trois continents auraient ainsi été analysés. Le site liste, par ailleurs, plusieurs révélations : les joueurs contactés dans leur chambre d’hôtel se voient offrir 50 000 dollars ou plus par les parieurs corrompus les groupes de parieurs clandestins (russes et italiens pour la plupart) auraient quant à eux gagné des centaines de milliers de livres sterling grâce à des paris hautement suspects y compris dans les tournois de Wimbledon et Roland-Garros.

Quant aux manières de truquer un match de tennis, il existerait trois façons, précise pour sa part le magazine SLATE. La méthode la plus simple consiste à offrir de l'argent à un joueur pour qu'il perde un match. Une autre méthode permet aux parieurs de gagner plus d'argent en demandant au joueur de gagner le premier set et de prendre l'avantage dans le deuxième. À ce moment-là, les parieurs corrompus peuvent maximiser leurs gains avant que le joueur ne se mette à perdre, évidemment, les sets restants. Enfin, la dernière est encore plus spécifique. Selon les enquêteurs interrogés par BUZZFEED, il s'agit de parier sur certains éléments d'une rencontre, c'est que qu'on appelle le « live betting ». Un joueur peut accepter, par exemple, de perdre le second set ou d'atteindre un score spécifique dans un jeu.

Seulement voilà, vous pouvez perdre un set ou un jeu de service, mais qui va pouvoir prouver que vous l’avez fait exprès ? Et même si vous l’avez fait exprès, comment dire que vous avez été corrompu ? En réalité, enquêter sur l’éventualité d’un match truqué dans le tennis est un exercice particulièrement complexe. D'abord parce que c'est un sport individuel et donc qu'il suffit d'approcher une seule personne pour truquer un match. Ensuite, la compétition ne s’arrête jamais, de janvier à décembre. Le tennis propose tous les jours, à toutes les heures et sur tous les continents, des matchs professionnels organisés sur les circuits principaux ou secondaires et sur lesquels il est possible de parier. Enfin, la traque d’éventuelles irrégularités est forcément ardue, puisqu’il est possible de parier depuis tous les pays, avec des législations diverses propres à chacun d'entre eux. Et puis il existe aussi une certaine hypocrisie liée, cette fois-ci, à des obligations économiques, puisque plusieurs tournois du circuit ATP sont aujourd'hui sponsorisés, partiellement, par des sites de paris en ligne.

Les réactions des joueurs et des instances du tennis ne se sont pas fait attendre.
Dès hier, le Serbe Novak Djokovic, n°1 mondial, a rappelé qu'il avait bien été approché au début de sa carrière en 2007, comme il l'avait d'ailleurs déjà raconté par le passé, mais qu'il avait refusé de se coucher. À l'inverse, le Français Gilles Simon estime, lui, que ces révélations sont du vide et assure ne jamais avoir été approché : j'en ai entendu parler mais au niveau en dessous, a-t-il déclaré. Et de fait, on a du mal à imaginer un joueur bien classé prendre le risque fou de perdre tout ce qu’il gagne en garanties et en contrats publicitaires pour quelques dizaines de milliers de dollars seulement. A ceci près toutefois, qu'un Djokovic, un Nadal ou un Federer, gagnent des sommes colossales comparativement à des joueurs, certes, moins bien classés mais qui sont pourtant capables de les battre. Aujourd'hui 90% de l’argent du tennis est partagé seulement par les dix meilleurs joueurs.

Enfin la réaction de l'ATP ne s'est pas fait attendre non plus. Son patron a convoqué dès hier une conférence de presse et claironné que son organisation ne faisait en aucun cas preuve de complaisance, mais de vigilance. La veille, dans une interview au quotidien de Lausanne LE TEMPS, il avait déclaré : pendant que le football et l'athlétisme ne parviennent pas à s'extraire de scandales aux allures de sables mouvants, l'image du tennis demeure aussi propre que les polos de ses champions. C'était manifestement sans compter sur un dernier sac de linge sale oublié dans le fond du vestiaire.

Par Thomas CLUZEL

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