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Le terreau de l’islamisme version Daech

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la Belgique comme sanctuaire des terroristes au cœur de l’Europe, l’individualisme comme terrain idéal pour le développement de l'extrémisme et l’idéologie simpliste de Daech, sans foi ni spiritualité.
Depuis quelques jours, l’enquête sur les attentats perpétrés à Paris désigne la Belgique et en particulier Molenbeek, comme l’épicentre du terrorisme islamiste en Europe. Et on a beaucoup invoqué le taux de chômage des jeunes dans cette commune de Bruxelles, mais aussi les discriminations et le désœuvrement comme produisant de parfaits profils pour être embrigadés dans une radicalisation. Mais une question demeure, insiste THE GUARDIAN à Londres : pourquoi donc les terroristes sont-ils attirés par la Belgique ? Ou plus exactement, puisque certains d’entre eux ne l’ont pas choisi mais y sont nés, pour quelles raisons Bruxelles est-elle devenue, plus que n’importe quelle autre capitale européenne, un repaire de terroristes, le sanctuaire même des terroristes au cœur de l’Europe, comme l’écrit le journal madrilène EL MUNDO ? Et de fait, depuis l'assassinat du commandant Massoud en Afghanistan en 2001, jusqu'aux attentats de Paris, en passant par les bombes à Madrid, mais aussi l’attaque contre le musée juif de Bruxelles, celle du Thalys, ou bien encore l’attentat déjoué de Villejuif, d’une manière ou d’une autre, les auteurs des principaux attentats qui ont visé l’Europe ces quinze dernières années ont tous un lien avec la Belgique.

The Belgian chocolate maker is changing its name because is suffering from association with the acronym derived from the Islamic
The Belgian chocolate maker is changing its name because is suffering from association with the acronym derived from the Islamic Crédits : Francois Lenoir - Reuters

THE GUARDIAN, repéré par le Courrier International avance deux éléments de réponse, à commencer par la situation stratégique du pays entre la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Et puis sa taille, puisqu'en deux heures à peine, le pays tout entier peut être traversé en voiture et comme il fait partie de l’espace Schengen, il est extrêmement facile pour les terroristes d’y entrer et d'en sortir aussi rapidement.

Son confrère belge DE MORGEN explore lui trois autres pistes. Tout d'abord, la Sûreté de l’Etat ne dispose pratiquement d’aucun collaborateur qui parle arabe. Et c’est d’ailleurs cette contradiction, stupéfiante, que le journal néerlandophone affichait en une et en arabe cette semaine sous ce titre : voici ce que nos renseignements ne comprennent pas. Ou dit autrement, personne ne comprenait ce qui se tramait à Molenbeek. La deuxième piste, c’est que la capitale de l’Europe est divisée en 19 communes et 6 zones de police, dont la collaboration est disons laborieuse. En d'autres termes, écrit le journal, du point de vue de la sécurité, Bruxelles est le parfait exemple du chaos organisé. Enfin, troisième et dernière piste évoquée par DE MORGEN, l’approche du ministre de l’Intérieur, du parti nationaliste flamand de droite N-VA, lequel se serait trop concentré sur des démonstrations de force. Une source proche du gouvernement explique au journalqu'au cours de l’année écoulée, il n’a parlé qu’avec les biceps. Il s’est préoccupé de mettre des militaires dans les rues, mais pas d’un meilleur déploiement des services de police. Or les militaires n’ont ni le bon matériel ni les bons moyens, il ne faut pas qu’il vise tout le monde, mais seulement les groupes potentiellement dangereux.

Et puis l'on pourrait ajouter une dernière explication qui n'est pas propre, cette fois-ci, à Bruxelles : l'essor de l'individualisme.

Selon le quotidien EVENING STANDARD, le cosmopolitisme, conception chère à l'Occident et qui rend de fait nos pays si agréables à vivre, a attiré des gens du monde entier mais aussi créé un terrain idéal pour le développement de l'extrémisme. Et pourquoi ? Parce qu'en cherchant à éliminer l'identité, en abolissant les communautés, en clair en donnant la primauté à l'individu, les Occidentaux ont créé le vide idéal pour permettre le retour d'identités religieuses radicalisées. Le fondamentalisme islamiste, en particulier, prospère sur cette absence d'autres identités. Et c'est la raison pour laquelle, il suscite autant d'adhésion notamment parmi les immigrés de la seconde génération, plus susceptibles de se sentir marginalisés, déchirés entre les cultures, pris entre plusieurs exemples discordants : leurs parents d'un côté, le pays où ils ont grandi de l'autre et ce que leur offre le mouvement djihadiste : une fois intégrés au sein de l'organisation, ils se sentent comme les membres à part entière d'une famille qui les accueille, les accepte et les comprend. Au départ, les gens ne sont pas intéressés par le fait de trancher une tête ou de tuer des gens. Ils sont séduits par la version mythologique de l’histoire, propagée par Daech.

D'où ce commentaire du spécialiste du djihadisme au GUARDIAN, interrogé dans les colonnes du TEMPS : il est assez frappant, dit-il, de voir la droite et la gauche françaises unies pour dire qu’il ne faut faire aucune concession en matière de laïcité. Ce n’est pas comme en Grande-Bretagne, où la gauche est davantage prête à faire des compromis, comme sur le voile ou la nourriture halal. Et c’est d’ailleurs exactement pour cette raison, dit-il, que le Royaume-Uni semble moins touché par le djihadisme aujourd’hui. Le pragmatisme britannique semble beaucoup plus efficace pour intégrer les minorités que le système français plus rigide.

Enfin à rebours du discours généralement entendu sur le radicalisme islamiste version Daech, le journaliste du GUARDIAN compare la démographie des djihadistes avec celle qui compose les petits groupes criminels de rue. Leur apparence et leur langage sont assez similaires. La sous-culture du «gangster djihad» est assez significative de ce point de vue. Ce que les djihadistes offrent à ces jeunes, c’est ce que la culture du «gangsta rap» offre elle aussi. Les images postées sur les médias sociaux depuis Raqqa ou Mossoul sont peu ou prou les mêmes : des voitures de luxe où des jeunes avec des armes adoptent la pose classique des gangsters. De même, l’organisation Etat islamique offre des opportunités sexuelles, là où Al-Qaïda, par exemple, imposait un célibat forcé. Ce qui est très clair, écrit toujours le journaliste britannique, c’est que le djihadisme version Daech est très peu exigeant, en réalité, en termes religieux. Vous ne devez renoncer à presque rien, à part peut-être l’alcool. Il ne demande rien de difficile en termes d’apprentissage religieux. Il y a très peu de foi et de spiritualité là-dedans. Très peu de politique, aussi. C’est une idéologie simple, en somme, facile à consommer.

Par Thomas CLUZEL

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