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Mini drapeau mêlant les bannières de l'Union Européenne et de la Turquie

L'embarras de l’UE vis à vis de la Turquie

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le Parlement européen doit voter en faveur du gel des négociations d'adhésion avec la Turquie, un vote non contraignant décrit comme "sans valeur" par Ankara.

Mini drapeau mêlant les bannières de l'Union Européenne et de la Turquie
Mini drapeau mêlant les bannières de l'Union Européenne et de la Turquie Crédits : FRANK RUMPENHORST / DPA

Aujourd'hui, à Strasbourg, les eurodéputés sont appelés à se prononcer sur un projet de résolution demandant aux Etats membres de geler, provisoirement, les négociations d'adhésion entamées (en 2005) avec la Turquie. Et le résultat du vote ne fait, a priori, guère de doute, compte tenu du poids des formations en faveur de cette mesure : les conservateurs, les socialistes, les libéraux et les verts. En d'autres termes, les députés européens ne veulent plus regarder, sans réagir, les purges en particulier menées par le président Erdogan depuis le coup d'Etat manqué, en juillet dernier. Cette semaine encore, plus de 15.000 fonctionnaires ont été limogés et pas moins de 375 associations, 9 médias et 19 structures médicales privées ont été fermés, selon deux décrets parus avant hier au Journal officiel.

Ce faisant, nombre de médias soutiennent, à plein, cette initiative. Quand le quotidien HANDELSBLATT, par exemple, juge qu'il y va de la crédibilité de l'Europe vis à vis de ses citoyens, la SÜDDEUTSCHE plaide, elle aussi et sur le même ton, pour le gel des négociations et souligne que l'Union européenne ne peut laisser aucun doute quant au respect de ses propres valeurs fondamentales.

En face, le président Erdogan, qui ne se fait guère d'illusion quant à l'issue de ce vote, a lui d'ores et déjà répondu hier lors d'une allocution : « Je voudrais dire à l'avance, en m'adressant au monde entier qui nous regarde à la télévision, que ce vote n'a aucune valeur, quel qu'en soit le résultat ». Un jugement terrible, estime la TAGESZEITUNG. D’autant que pour le quotidien berlinois, le message envoyé par les députés européens est en réalité plutôt clément, dit-il, puisqu'ils réservent la possibilité de reprendre les négociations, au cas où Erdogan reviendrait à un État de droit. Sous entendu, la balle est à présent dans le camp d'Ankara. Si le président Erdogan veut vraiment en finir avec les négociations d’adhésion, il lui suffit de faire voter, par exemple, le rétablissement de la peine de mort ou bien d’appeler à un référendum, comme il vient d'ailleurs de le suggérer. En clair, il ne faudrait pas aujourd'hui inverser les rôles. Alors même que la Turquie pousse aujourd'hui l'Europe à trancher, il faut, au contraire, laisser à son président Erdogan et à ses électeurs la responsabilité de la rupture.

Sauf qu'en réalité, face à la Turquie, l’Europe est elle-même empêtrée, écartelée entre ses valeurs d'un côté et ses intérêts de l'autre. Si l'on s'en tient, uniquement, au respect des droits de l’homme et de la démocratie, l'Europe ne devrait avoir aucun mal à condamner, sans ambiguïté, la violation de ces mêmes valeurs par la Turquie et donc à suspendre les discussions pour son adhésion. A ce titre, le quotidien HÜRRIYET NEWS rappelle qu'il n’est plus question aujourd'hui en Turquie d’indépendance de la justice ni de séparation des pouvoirs, puisque les lois sont appliquées selon cette nouvelle définition du crime et du châtiment. Il n’est plus possible d’exprimer son désaccord sans risquer sa vie et se faire arrêter.

Mais dans le même temps, l'Union Européenne doit aussi défendre ses propres intérêts, note le magazine SLATE. Et pas seulement commerciaux. L'Europe ne doit pas se laisser déborder par la montée du populisme et de la xénophobie, auxquels sont sensibles des couches de plus en plus nombreuses de sa population, inquiètes notamment devant l’afflux des migrants. A ce titre, les chiffres sont éloquents : En 2014, rappelle LE TEMPS de Lausanne, seuls 17% des Français, 28% des Allemands, 32% des Belges et 34% des Britanniques étaient favorables à une adhésion de la Turquie à l'UE. Et encore, ces chiffres sont antérieurs aux derniers attentats survenus à Paris et Bruxelles, ainsi qu'à la vague migratoire qui inquiète tant, aujourd'hui, les populations européennes. Et puis l'Europe doit également se protéger, justement, des menaces de l’organisation État islamique. Voilà donc ce qui retient aujourd'hui l'Union Européenne de se couper définitivement de la Turquie, laquelle, non seulement contrôle les frontières par lesquelles passent les migrants mais frappe, par ailleurs, Daech en Syrie et en Irak.

Et c'est aussi la raison pour laquelle, même si de nombreux députés européens souhaitent, en effet, un gel du processus d'adhésion de la Turquie à l’UE, en revanche, cette idée n’est guère approuvée par la plupart des chefs d’État et de gouvernement de l'UE, relève le quotidien régional STRAUBINGER TAGBLATT. Au lieu d’une telle gifle diplomatique, dit-il, les dirigeants européens préfèrent une attitude plus opportuniste et poursuivre un simulacre de négociations avec le président Erdogan afin, d’une part, que le pacte réglant l’accueil des migrants en Turquie reste en vigueur et, d’autre part, que le régime d’Ankara ne coupe pas tous les ponts avec l’Europe.

Le problème, évidemment, c'est que ces deux préoccupations, valeurs et intérêts, sont non seulement contradictoires mais incompatibles, reprend le magasine SLATE. Dès-lors, comment l’Europe peut-elle sortir de ce piège ? Et au profit de qui ? Car le risque est double, non seulement que les opposants en Turquie (qui continuent à manifester) se sentent abandonnés par cette Europe qui constitue toujours un recours possible à leurs yeux ; mais aussi que la population turque, dans sa masse, durcisse son hostilité envers l’Europe et l’Occident. Là encore, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Les Turcs sont de moins en moins tentés d’adhérer à l’UE. De 73% en 2004, ils n'étaient plus que 48% en 2011.

Autant dire que la voie est étroite. Et le magazine d'en conclure : Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, l'Europe n'a visiblement pas d'autre choix, aujourd'hui, que de laisser «ouvert» le processus d’adhésion à l’UE (de toute façon moribond en l'état actuel), de manière à maintenir un contact, voire un dialogue, grâce en particulier aux programmes que Bruxelles subventionne par millions d’euros chaque année (plus de 10 milliards votés pour la période 2007-2020). Ce qu’Ankara, d'ailleurs, se garde bien de rappeler à son opinion publique.

Par Thomas CLUZEL

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