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Des membres de MSF secourant un réfugié

L'enfer sur mer et sur terre

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le chaos en Libye, pour lequel le Royaume-Uni et la France portent (selon une commission parlementaire britannique) une large part de responsabilité, alimente le drame quotidien des réfugiés sur mer comme sur terre.

Des membres de MSF secourant un réfugié
Des membres de MSF secourant un réfugié Crédits : Ricardo Garcia Vilanova - AFP

La vidéo disponible cette semaine sur le site du quotidien britannique THE GUARDIAN et relayée par le Courrier International est à elle seule une chronique ordinaire de l'horreur ou de l'horreur ordinaire, que nous pourrions, chaque jour, vous répéter à l'identique. Mais précisément parce que la revendication de l'ordinaire est ici inséparable du drame humain, l'envoyé spécial du journal a choisi de nous raconter, une fois encore, cette scène de détresse, toujours la même depuis 3 ans (depuis un certain 3 octobre 2013 au large de Lampedusa), dans l'espoir que peut-être, un jour, à force de nous la répéter, nous parviendrons enfin à la corriger et même à la dépasser.

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Ici, Kevin a 2 ans et il apparaît au milieu de tous ces corps qui se débattent dans les eaux du sud de la Méditerranée. On le pousse dans les bras tendus d’un sauveteur. Et aussitôt, on se demande si ce petit Camerounais sera le premier mais aussi le dernier passager de ce canot pneumatique, à moitié dégonflé, à s’en sortir sain et sauf. Cent quarante personnes sont entassées à bord de ce fragile radeau, parmi lesquelles trente-huit femmes ,dont quinze enceintes. Et comme il y a plus de poids d’un côté, le canot vacille. Certains passagers se font écraser. Toujours est-il que Kevin, lui, échappe à ce chaos. Encore coincée sur le bateau, sa mère, Natasha, 22 ans, se demande si c’est la fin pour elle et ses deux fils aînés. À tout juste un mètre de là, dans la vedette de l’équipe de MSF, Sebastian, a le même genre de craintes. En deux ans, son équipe a secouru au moins 24 000 personnes dans les eaux du sud de la Méditerranée. Mais combien parviendra-t-elle à en sauver aujourd’hui ?

Et parce que dans la banalité du mal le pire est toujours sûr, aussi terrifiante soit-elle, la traversée de la Méditerranée n’est pourtant et certainement pas l’expérience la plus dangereuse. Pour parvenir jusqu’à la mer, tous ces migrants originaires d’Afrique de l’Ouest ont du effectuer un voyage infernal à travers le désert du Sahara. Quand ils ne tombent pas de l’arrière du pick-up d’un passeur, ils se font enlever ou tabasser, ou meurent de soif.

Mais, là encore, la pire expérience est probablement ailleurs : c'est durant leur séjour en Libye qu’ils la vivent. Le pays revendiqué par trois régimes ennemis et déchiré par une guerre civile est devenu un véritable enfer sur terre. Dans cette jungle née de l’absence de gouvernement central fort, raconte toujours l'envoyé spécial du GUARDIAN, les migrants font des proies faciles pour les milices qui cherchent à se remplir les poches. Et les histoires de ces cent quarante personnes perdues en pleine mer témoignent, justement, de ces violences qu'elles ont subi de la part de membres du système libyen de détention des migrants, en partie décentralisé et dirigé par ces différentes milices. Beaucoup racontent avoir été maltraitées par des individus qui les ont kidnappées et qui opèrent en toute impunité en Libye. D’après des informations publiées notamment par THE GUARDIAN mais aussi le site VICE NEWS, certains responsables de centres de détention travaillent en tandem avec des groupes de racketteurs et des cartels de passeurs pour leur adresser des migrants, en échange d’une commission.

C'est ainsi, par exemple, qu'avant d’embarquer à bord de ce radeau de réfugiés, Francis, 23 ans, était arrivé en Libye pour chercher du travail dans le bâtiment. Et puis il a été enlevé, en pleine rue, par un groupe d’hommes armés et livré à un poste de police. Après une brève détention, la même police l’a fait monter avec d’autres personnes dans un camion, qui les a conduits jusque dans un endroit souterrain où, raconte-t-il, on lui a signifié de payer une rançon s’il voulait être libéré. À l’intérieur, les conditions de vie étaient atroces. Il ne recevait de la nourriture que sporadiquement, vivait dans l’obscurité et n’avait pas de latrines. De temps à autre, les gardiens abattaient un prisonnier, manifestement juste pour s’amuser. Sans argent pour payer sa rançon, Francis a croupi dans cette geôle pendant un mois et demi, jusqu’à ce qu’un autre prisonnier paie pour leur libération.

Or sur les cent quarante personnes du canot, Francis n’est pas le seul à avoir pensé à la Libye comme à un pays de destination. Beaucoup, comme lui, ne prévoyaient pas de poursuivre leur voyage. Mais face à toutes ces violences, ils ont changé d’avis et mis le cap sur l’Europe. Aujourd'hui, ces violences couramment infligées aux migrants dans les centres de détention gouvernementaux libyens sont connues. Dès-lors, comment l’Europe peut-elle justifier le fait de stopper les départs de Libye, quand elle sait que les réfugiés finiront dans ces centres ?

Sans compter que, cette semaine, le rapport d'une commission parlementaire britannique a pointé l'une des causes de l’effondrement politique et économique, justement, de la Libye, de la guerre tribale qui s'en est suivie et tout au bout, de ce qu'on appelle aujourd'hui, communément, la crise des réfugiés. Ce rapport, publié mercredi, fait état de plusieurs erreurs relevées dans le processus décisionnel qui a amené Londres à intervenir militairement avec la France en 2011. Selon les parlementaires britanniques, l’intervention militaire en Libye était basée sur des «postulats erronés». Et même après la chute de Kadhafi, précise un politologue interrogé dans les colonnes du TEMPS, aucun plan de transition n’a été élaboré. Pour lui, David Cameron et Nicolas Sarkozy sont à blâmer. Le chaos actuel libyen leur doit tout, ils en portent, dit-il, la responsabilité morale et politique. Toujours dans le dit rapport, il est écrit que Cameron est «le responsable final de l’échec à développer une stratégie cohérente en Libye». L’ancien Premier ministre, lui, n’a pas voulu témoigner devant la commission, évoquant «un emploi du temps trop chargé».

A présent, conclue pour sa part le HANDELSBLATT, ce sont 235.000 réfugiés qui espèrent quitter la Libye pour rejoindre l'Europe.

Par Thomas CLUZEL

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