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Carcasse de voiture calcinée dans la "Cité des 3000", à Aulnay-sous-Bois

Les banlieues françaises oubliées de la campagne présidentielle

5 min
À retrouver dans l'émission

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Passe d'armes entre la droite et la gauche sur le thème de la sécurité dans les banlieues françaises. Mais toujours aucune solution concrète aux difficultés économiques et sociales concentrées dans ces quartiers.

Carcasse de voiture calcinée dans la "Cité des 3000", à Aulnay-sous-Bois
Carcasse de voiture calcinée dans la "Cité des 3000", à Aulnay-sous-Bois Crédits : GEOFFROY VAN DER HASSELT - AFP

« Enorme », « déplorable » et « surréaliste ». Voilà, selon le dictionnaire américain de référence Merriam Webster, les trois mots qui auront le plus marqué la présidentielle américaine 2016. Or cette année encore, il semble que l'on pourrait aisément citer les mêmes mots pour désigner, cette fois-ci, la campagne présidentielle française. « Surréaliste », c'est en tous les cas le premier mot qui vient à l'esprit de ce chroniqueur du magazine américain FORBES lorsqu'il se risque à résumer les dernières semaines écoulées. Et de citer pêle-mêle François Fillon, qui tente désespérément de se maintenir à flots dans un bouillon d'allégations de népotisme et d'emplois « fictifs », Benoît Hamon lequel cherche à rallier à lui les Verts et Jean-Luc Mélenchon, le leader de cette France « insoumise » qui ne quitte plus désormais sa veste grise à col Mao, le jeune centriste Emmanuel Macron à l'affût, lui, des allégations sur sa vie privée, le vieux chef centriste François Bayrou qui n'exclut plus de quitter sa ferme des Pyrénées pour tenter sa chance une quatrième fois, sans oublier Marine Le Pen laquelle réclame le retour du franc à la place de l'euro. Bref, pour tous ceux qui essaient d'y comprendre quelque chose la situation, dit-il, est tout simplement déroutante. D'autant qu'à tout cela s'est ajoutée depuis quelques jours une réplique de la crise des banlieues.

Non, décidément, rien ne va plus estime pour sa part (en français dans le texte) le journal de Rome IL MESSAGERO, repéré par le Courrier International. À trois mois du premier tour de la présidentielle, le pays est aujourd'hui déchiré par ses problèmes internes, les difficultés sociales avec ses quartiers périphériques sous pression, tandis que le cadre politique jusqu’alors stable de la Vème République semble soumis à des secousses inattendues. Et voilà que l’actualité y met du sien. De sorte que les récentes tensions dans les banlieues, ajoutées à la menace terroriste et au fléau du chômage, risquent d’alimenter, un peu plus encore, l’envie de rupture. Les sondages donnent, depuis longtemps maintenant, Marine Le Pen en tête du premier tour note encore le quotidien, qui titre sur une photo de la candidate Front National : Scandales et violence, la poudrière française.

A présent, nombre de journaux s'inquiètent de ce qu'ils nomment déjà la révolte des banlieues. LA STAMPA, notamment, a dépêché l'un de ses journalistes à Aulnay-sous-Bois qui décrit, avec emphase, le décor de la cité des 3 000, la colère des habitants, les nuits d’agitation, de révolte et de désordre : une vitrine de restaurant défoncée, une dizaine de voitures brûlées, des bennes noircies. Il flotte ici, écrit l'envoyé spécial, une odeur âcre que la pluie qui tombe ne parvient pas à effacer. Son confrère du TEMPS raconte, lui aussi, ces grappes de jeunes qui caillassent presque chaque soir, dit-il, les commandos de gendarmes mobiles qui quadrillent les rues casqués et bottés. En une semaine à peine, l’affaire Théo est devenue une affaire d’Etat en France. Au point que le spectre des émeutes des banlieues de 2005 a resurgi.

En réalité, si la comparaison reste pour l’heure exagérée et si l’incendie d’Aulnay semble aujourd’hui maîtrisé, il n'en demeure pas moins que la présidentielle fait désormais rougeoyer les braises. Quel rôle joueront ces tensions dans la campagne en cours ? C'est, en effet, la question récurrente depuis quelques jours dans la presse internationale. Les émeutes autour de Paris jettent de l'huile sur la campagne présidentielle, écrivent encore ce matin les correspondants du WALL STREET JOURNAL.

Et à lire la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, la faute en reviendrait, d'abord, aux responsables politiques eux-mêmes ainsi qu'aux médias français. A croire qu'ils ont signé un contrat avec les habitants des banlieues déshéritées, dit-il, sur le mode : plus vous mettez le feu à des voitures et des écoles et plus nous viendrons vous rendre visite. Car cette France, précise le journal, c’est celle des laissés-pour-compte, celle qui doit mettre le feu pour que l’on parle d’elle. En France, la misère ne se voit pas tant qu’elle ne se débat pas. Et le journaliste de s'interroger : Pourquoi ces jeunes qui mettent leur capuche et emplissent leurs sacs à dos de briquets et de bouteilles d’essence, avant de descendre dans la rue, terrorisent-ils leur propre quartier ? Quand la gauche répond : parce que ce sont des enfants d’immigrés qui ne trouvent pas d’emploi et renvoient à la société tout le mépris dont ils font quotidiennement l’objet, la droite, elle, rétorque : parce qu’ils ne connaissent pas la notion de propriété et se comportent comme des parasites plein d’ingratitude.

Reste qu'au-delà des convictions politiques, il y a les chiffres : 7 % de la population française vit dans ce que l’on appelle pudiquement des “zones sensibles”, l’expression choisie pour désigner ces banlieues, où le taux de chômage est presque deux fois plus élevé que dans le reste du pays, où le niveau de formation se situe nettement en dessous de la moyenne nationale et où la moitié des habitants sont immigrés ou fils d’immigrés. Mais si la France est si métissée aujourd’hui, ce n’est pas à cause d’une vague de migrants clandestins. Les Français aujourd’hui ne s’appellent pas seulement Louis et Chloé, ils s’appellent Demba et Nesrine parce que pendant des décennies, la France a fait venir de la main-d’œuvre de ses colonies. Or la droite se comporte comme si cette situation n’était pas réelle et qu’il n’en découlait aucune responsabilité. Elle imagine la France comme une nation catholique, blanche, homogène.

Cette politique, écrit encore le journal de Munich, est l’équivalent administratif des émeutes de banlieues. Elle est court termiste et destructrice. Problème, conclue le journal, ça fait des décennies que cela dure. Dès-lors, on pourrait croire que la question des banlieues serait au cœur des promesses de campagne, mais non. La politique ne s’intéresse qu’épisodiquement à la colère de ces quartiers. Et quand elle le fait, ce n’est généralement pas pour se pencher sur leurs problèmes, mais pour pointer le risque qu’ils représentent pour la société. Les voitures en feu ou la traque de terroristes islamistes, voilà à quoi se résume aujourd'hui la vision de notre démocratie sur ces habitants. Enorme, déplorable et surréaliste.

Par Thomas CLUZEL

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