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Concours de bodybuilding à Moscou en 1994

Les caïds du quartier, au milieu d'un champ de ruines

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le président russe Vladimir Poutine a annulé sa prochaine visite à Paris, trois jours après le veto russe sur une résolution française à l'ONU appelant à un cessez-le-feu à Alep.

Concours de bodybuilding à Moscou en 1994
Concours de bodybuilding à Moscou en 1994 Crédits : Oleg Lastochkin / RIA Novosti / Sputnik

Vladimir Poutine a-t-il été vexé par François Hollande, qui lundi confiait se «poser la question» de recevoir son homologue russe ? Ou bien (comme le laisse entendre Moscou) est-ce François Hollande qui, le premier, s'est vexé du fait que la Russie a refusé samedi de soutenir à l'ONU la résolution française sur la Syrie ? Toujours est-il qu’en prenant ombrage, le chef du Kremlin a décidé, hier, de remettre à plus tard sa visite prévue le 19 octobre prochain, laquelle devait coïncider avec l’inauguration d’un grandiose Centre spirituel et culturel russe à Paris, à deux pas de la tour Eiffel.

Et peu importe, en réalité, de savoir qui des deux chefs d’État a été le plus vexé. L'annulation de cette visite, écrit l'éditorialiste du TEMPS de Lausanne, est d'abord et surtout révélatrice du manque total de prise diplomatique qu'ont aujourd'hui les Occidentaux sur la Russie. Ou dit autrement, selon le magazine SLATE, quand François Hollande dit «ça suffit», Poutine, lui, répond tout simplement «tant pis». En clair, ce n'est pas une visite de plus ou de moins à Paris qui empêchera l'homme fort de Moscou d’aller jusqu’au bout en Syrie.

Sur ce point, sa stratégie est on ne peut plus clair, insiste L'ORIENT LE JOUR : en bombardant, sans distinction, les groupes djihadistes, les groupes rebelles et les civils, la Russie n’a pas d’autres objectifs aujourd'hui que de liquider l'opposition, ou même mieux, de pousser les rebelles à s’allier aux djihadistes pour ensuite obliger les Occidentaux à faire un choix entre Bachar el-Assad d'un côté et les extrémistes de l'autre. Évidemment, en agissant de la sorte, Vladimir Poutine prend le risque d'être marginalisé par la communauté internationale, ainsi que vient encore de le démontrer l'annulation de sa visite à Paris. Mais peu lui importe. Si Poutine fait preuve d’une intransigeance croissante dans le dossier syrien et tente par tous les moyens d'imposer Bachar el-Assad comme le seul interlocuteur, ça n'est pas pour du pétrole (le pays n'en possède, d'ailleurs, que très peu) mais c'est parce que la Syrie abrite aujourd'hui l’unique base militaire dont les Russes disposent au Moyen-Orient, là où les Américains, eux, ont une présence militaire dans presque tous les pays de la région, rappelle le portail d'information MIDDLE EAST EYE. Or perdre cette base militaire sur la côte méditerranéenne serait catastrophique pour Moscou. Et d'ailleurs, pas plus tard que lundi, le Kremlin a annoncé son intention d’élargir et de rendre permanente même sa base navale de Tartous, qui il y a un an, n’était encore qu’un point de ravitaillement pour la flotte russe. En d'autres termes, si la Russie se montre prête à combattre tous azimuts pour se concilier les faveurs de Bachar el-Assad, quitte à brûler tous les ponts et bazarder toutes les étiquettes diplomatiques, c'est parce sa stratégie ne vise aujourd'hui qu'un seul objectif : pérenniser sa présence militaire en Syrie.

En ce sens, c'est la nostalgie russe qui mènerait donc aujourd'hui le monde au désastre. La Russie aspire, en effet, à retrouver l'hégémonie et la grandeur de son passé et ne recule devant rien pour y parvenir. Dès-lors, elle devient prisonnière d'une conception pourtant erronée, à savoir que le mythe de sa grandeur passée définit automatiquement son avenir. Problème, commente le quotidien de Sofia DNEVNIK, c'est une nostalgie semblable (celle d'une puissance et d'une grandeur passées) qui avait mené à la Seconde Guerre mondiale. Or à l'époque, déjà, l'Europe avait réagi trop tardivement et avait dû payer le prix fort.

En l’occurrence, tandis que le président russe exporte les méthodes politiques de la terre brûlée (les mêmes qu’il utilisait jadis pour semer la terreur dans la capitale tchétchène de Grozny), l’inaction des États-Unis empire encore la situation, note THE ECONOMIST. Sur ce point, critiquer Poutine ne doit pas nous faire oublier les responsabilités partagées dans le chaos qui s'est installé au Moyen-Orient. Des responsabilités multiples. A commencer par celle des États-Unis, avec leur intervention en Irak en 2003. Or c'est aussi, sans doute, la raison pour laquelle les Américains ont lâché l'affaire en Syrie, précise à nouveau L'ORIENT LE JOUR. En témoigne la prestation de Barack Obama à la tribune de l'Assemblée générale de l'Onu le mois dernier : un discours d'une cinquantaine de minutes et pendant lequel le Prix Nobel de la paix n'a accordé que quelques mots au dossier syrien. Sans compter qu'à chaque fois que les États-Unis sont suspendus à des échéances électorales, la puissance russe, elle, avance ses pions. En 2008, à la fin de l’ère Bush, la Géorgie en avait fait les frais. Et en 2016, c'est désormais un Obama sur le départ qui observe, inerte, le massacre d’Alep. Or cette fragilité, Vladimir Poutine la connaît, bien sûr, sur le bout des doigts.

Et c'est ainsi que nous avons aujourd'hui d’un côté, la Russie, qui agit en Syrie en vulgaire voyou. Pas de parole, pas de règles, pas de quartier. C’est à ce prix qu’on espère devenir le caïd de la bande. C’est ainsi, du moins pensent les faibles, que l’on force le respect. Et puis de l’autre côté, les États-Unis, avec un calcul froid, une pesée d’intérêts réfléchie et une tiédeur assumée qui penche en faveur de l’inaction. Tout bardé de muscles qu’il soit, écrit l'éditorialiste du TEMPS, ce caïd-là a décidé de jouer le rôle d’une sorte de Suisse minuscule, patiente et détachée, qui se contenterait d’encourager les bons offices. Or ici, les règles sont soudainement légion. Elles vont toutes dans le même sens et cherchent avant tout à conforter l’idée qu’une intervention serait pire que le mal. C’est ainsi, pensent les forts, que l’on se repent de ses mauvaises actions passées.

Et pourtant, si Vladimir Poutine est certes une brute, il n’est pas irrationnel, note le magazine britannique THE ECONOMIST. En clair, il continuera à jouer son avantage uniquement et aussi longtemps qu’il sentira que l’Occident ne veut pas bouger. D'où cette conclusion, signée du magazine AVVENIRE. La politique peut toujours (ou presque toujours) arrêter une guerre, pour peu qu’elle ait la volonté de le faire. Mais si elle se laisse emprisonner dans une logique totalement asservie à la défense de ses propres intérêts, dans la plus grande indifférence face aux souffrances de la population, alors il n'y a aucune chance que cette volonté puisse, un jour, émerger.

Par Thomas CLUZEL

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