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Soldats de l'armée irakienne

Les deux guerres de Mossoul

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : au quatrième jour de l’offensive près de Mossoul, même si les officiels jugent que les troupes de la coalition progressent plus vite que prévue, la résistance de Daech n’en demeure pas moins redoutable.

Soldats de l'armée irakienne
Soldats de l'armée irakienne Crédits : Hemn Baban / ANADOLU AGENCY

A l'issue de ces quatre premiers jours d'offensive, visant à libérer la ville irakienne, une première constatation s'impose : la guerre ne se fait pas seulement sur le terrain. En coulisses, aussi, prévient THE DAILY BEAST, les officiels (d'où qu'ils soient à Bagdad, au Kurdistan ou à Washington) travaillent leur communication. Dès le début de la bataille tant attendue, certains semblaient déjà enthousiastes à l’idée de déclarer que les pertes de Daech seraient inévitables. Hier, le Premier ministre irakien a assuré que ses troupes progressaient "plus vite que prévu". Un peu plus tôt, c'est le porte-parole du Pentagone qui déclarait que la campagne était "en avance sur le programme", mais sans préciser, toutefois, dans quel sens.

Car à lire les reportages des envoyés spéciaux sur le terrain, cette bataille n'a visiblement rien d'une guerre éclaire. Même si aux premières heures du combat, nombre de médias dépeignaient les avancées des forces alliées vers Mossoul comme si c’était le débarquement en Normandie, note THE INDEPENDENT, à présent, les récits sur place semblent démontrer que la résistance des jihadistes est plus importante que prévue. En dépit d'une avancée, certes, rapide lors des premiers jours, les troupes de la coalition sont encore à plusieurs kilomètres de Mossoul.

Quelques jours après la libération d’une poignée de villages à l’est de la ville, les forces armées, précise L'ORIENT LE JOUR, font face à un premier obstacle : Daech a truffé le terrain d’explosifs, des engins improvisés produits par le groupe État islamique à une échelle quasi industrielle. Les islamistes savaient que les forces de la coalition allaient attaquer, ils ont donc d'abord piégé les routes menant aux villages. Mais pas seulement, certaines maisons, également, ont été entièrement piégées. Avant de partir, raconte l'envoyée spéciale du FINANCIAL TIMES, les soldats de Daech ont mis des détonateurs à retardement, pour que tout saute 2 ou 3 heures plus tard. Désormais, il faut se méfier de tout, d’un coran à terre ou d’un cadavre : tout peut être piégé.

Dans les colonnes du quotidien de Beyrouth, un démineur surnommé le "Tigre jaune" explique qu'en 20 ans de carrière, jamais, auparavant, il ne s’était retrouvé en présence d’engins explosifs d’une telle qualité. Les techniques de Daech sont plus avancées que celles d’Al-Qaïda, assure-t-il. Avant, quand je voulais nettoyer une maison, je ne passais jamais par la porte d’entrée, mais par la fenêtre. Sauf que Daech s’en est rendu compte, donc ils ont commencé à placer des bombes aussi sous les fenêtres. Ils ont des engins que vous ne pouvez même pas voir. Parfois, tu t’assieds sur un canapé et ça explose. Ou bien tu ouvres la porte d'un frigo et ça te saute à la figure.

Autre reportage inquiétant, celui du TIMES à Shaquli, un autre village libéré par les peshmergas à l’est de Mossoul. Là-bas, dès le premier soir, les Kurdes ont dû abattre un enfant qui venait vers eux car il était prêt à faire sauter sa ceinture d’explosifs. Dans les colonnes de l'hebdomadaire américain, toujours les mêmes scènes de désolation. Là encore des maisons piégées, mais aussi des tunnels.

Car c'est là l'autre instruction des reportages qui nous reviennent d'Irak. Les villages repris montrent que les chefs de l’EI vivaient sous la surface de la terre, écrit le reporter d’AP, comme des lapins, reprend le SYDNEY MORNING HERALD, probablement en raison d’une campagne de raids aériens éprouvante. Le village de Badana, par exemple, donne un avant-goût des batailles à venir. En surface, les murs sont déchiquetés et les maisons noires de suie. D'ici, une petite bosse sur le sol signale à peine l’arrivée d’un tunnel et c'est ainsi que le 1er jour, raconte à nouveau l'envoyée spéciale du FINANCIAL TIMES, un kamikaze est sorti en courant de ce tunnel et s’est fait exploser en tuant un général kurde.

Et puis, si c’est déjà comme ça dans un petit village, explique la journaliste, alors vous imaginez ce que ça peut être à Mossoul. Là-bas, les bâtiments officiels, les maisons des soldats, des policiers, tous ces endroits disposent très certainement aussi de tunnels, qui s’étendent loin sous la ville. Des réseaux sous-terrains propices, notamment, aux cachettes. D'où, d'ailleurs, cette question lancinante dans la presse : les chefs de l’EI ont-ils quitté Mossoul ? Et où se trouve, notamment, al-Baghdadi ? Officiellement, écrit LE TEMPS, plusieurs figures de l’organisation Etat islamique ont fui Mossoul. Officiellement, c’est-à-dire selon un général américain, dont la déclaration à un pool de correspondants de guerre est reprise partout, preuve, là encore, que la communication de guerre est bien là. «Nous avons vu du mouvement à Mossoul, nous avons des indications selon lesquelles des chefs sont partis, dit-il.» Sans spécifier toutefois qui a fui ni où, note la BBC, dont le correspondant fait remarquer qu'il est également possible que les départs constatés soient, en réalité, simplement ceux de soldats se rendant sur la ligne de front.

Quoi qu'il en soit, tout se jouera donc à Mossoul. Sur place, les djihadistes ont mis en place une défense très agressive, en particulier avec l’incendie de puits de pétrole ou de pneus pour masquer le ciel et rendre plus difficile le travail de l’aviation, ainsi qu'en témoigne ce matin la photo surréaliste à la Une du NEW YORK TIMES. On y voit un homme, seul dans une rue, avec au-dessus de sa tête un ciel aussi noire qu'en pleine nuit.

Avec des tranchées remplies d’essence, des engins explosifs, des snipers, des kamikazes, il ne fait aucun doute que les soldats de Daech défendront chèrement leur peau, explique de son côté un professeur d’histoire et spécialiste des questions de défense interrogé dans les colonnes du TEMPS. Sans parler des surprises qu’ils ont sans doute en réserve. La semaine dernière, ils ont utilisé pour la première fois avec succès un drone piégé contre les forces internationales. Jusqu’ici, ils n’ont pas fait usage de leurs chars d’assaut qui pourraient être également postés dans les rues. Et puis il est encore possible d’imaginer d’éventuelles attaques chimiques. Enfin quand bien même les djihadistes connaissent l'issue, Mossoul finira par tomber, il faudra encore s’attendre à des opérations spectaculaires de Daech, car les djihadistes voudront donner le change une fois la défaite actée. Ce sera le jour d'après. Ou dit autrement, conclue THE INDEPENDENT, une fois terminée, la bataille de Mossoul n'apparaître plus que comme un chapitre de plus de la guerre. Et rien d'autres.

Par Thomas CLUZEL

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