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"Les Deux Tours"

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : jusqu’à quand et jusqu’où la Russie et la Turquie peuvent-elles soutenir l’escalade ?
Tandis que depuis une semaine, le ton ne cesse de monter entre Moscou et Ankara, c'est peu de dire que la rencontre hier entre les ministres des affaires étrangères des deux pays (en marge d'une réunion de l'OSCE à Belgrade) suscitait quelques espoirs d'apaisement. Et pour cause, il s'agissait ni plus ni moins que du premier contact à ce niveau, depuis la destruction d'un bombardier russe par l'aviation turque à la frontière syrienne le 24 novembre dernier. Or si les deux hommes se sont félicités de l'atmosphère de cette rencontre, ils ont aussitôt reconnu qu'elle n'avait pas débouché, pour autant, sur une percée significative. La Turquie a certes exprimé sa tristesse et adressé ses condoléances, mais pas d'excuses officielles, ainsi que l'exige le Kremlin.

Et c'est ainsi qu'à Moscou, Vladimir Poutine, en bon chef de guerre a consacré hier l'essentiel de son discours annuel devant le Parlement à fustiger la Turquie, allant même jusqu'à se poser en décodeur des intentions divines, note LE TEMPS de Genève : «Je ne comprends pas pourquoi ils ont fait cela. Seul Allah le sait», a notamment lancé le président russe, suscitant aussitôt les applaudissements de l’assemblée. «Il semble qu’Allah ait décidé de punir la clique au pouvoir en Turquie, en la privant de la raison et du bon sens», a-t-il encore insisté avant d'ajouter, menaçant : les Turcs «ne s’en tireront pas avec des tomates», allusion à l’embargo russe sur les importations turques.

Le président russe Vladimir Poutine face à l’Assemblée Fédérale.
Le président russe Vladimir Poutine face à l’Assemblée Fédérale. Crédits : Reuters Photographer - Reuters

Dans son discours, Vladimir Poutine n'a pas jugé opportun, en revanche, de faire la moindre allusion à l'Ukraine, preuve que le chef du Kremlin ne veut plus dialoguer avec l’Occident au sujet du Donbass. Le mot «crise» n’a pas non plus été prononcé et ce alors que la contraction de l’économie atteint 4% cette année. Enfin s’emparant du thème de la corruption et du népotisme, Vladimir Poutine a sommé le procureur général de Russie d’être à l’écoute des plaintes de la société civile. Mais pas un mot s'agissant des accusations portées l’encontre du dit procureur. Une enquête fracassante publiée cette semaine a révélé, en effet, que les deux fils du procureur se sont enrichis de manière extraordinaire grâce aux liens politiques de leur père et au contact du grand banditisme russe. En somme, Poutine s'est contenté dans son discours de fusionner deux cibles : la Turquie et le terrorisme. Quant à l’élite politique russe, elle a applaudi à tout rompre, rassurée de voir le président égal à lui-même.

Et en Turquie, la réponse ne s’est pas fait attendre.
Face aux accusations de la Russie, selon lesquelles la Turquie achèterait de pétrole à Daech, la presse en particulier a réagit, relève le Courrier International. C’estmême devenu un sujet de raillerie, écrit le quotidien pro-gouvernemental YENI SAFAK, lequel remarque que les camions remplis de pétrole vendu par l’EI sont arrivés en Turquie en passant par des zones sous le contrôle des soldats de l’armée de Bachar El-Assad, elle-même soutenue par la Russie.

Son confrère HÜRRIYET se montre, lui, plus prudent. Puisque nous savons qu’il existe un trafic de pétrole le long de notre frontière, la question est de savoir si ce trafic existe parce que nous fermons les yeux ou bien parce que l’on ne parvient pas à protéger efficacement cette frontière ? D'où cette remarque de bons sens, d'ailleurs, à lire cette fois-ci dans les colonnes du journal lisboète PUBLICO, cité par Eurotopics : on se demande pourquoi on ne peut pas tout simplement suivre la piste des camions-citernes qui franchissent la frontière turco-syrienne, pour découvrir qui finance le terrorisme en contrepartie de pétrole bon marché ?

Et puis une autre question se pose : jusqu’à quand et jusqu’où les deux capitales pourront-elles soutenir l’escalade ?
A ce titre, il semble qu'Erdogan ait affaire à plus fort que lui. D'où cette remarque d'un chroniqueur du journal en ligne turque RADIKAL : il m'a récemment été donné d'entendre un adage russe : "Si tu invites un ours à danser, la danse ne s'arrêtera pas quand tu en auras assez, mais quand l'ours le voudra !" Or la décision d'abattre un avion russe revient d'une certaine façon à inviter, justement, un plantigrade à danser.

Le président turc Erdogan
Le président turc Erdogan Crédits : Christian Hartmann - Radio France

En fait, la Turquie ne peut pas faire grand-chose contre la Russie, alors que la Russie, elle, pourrait faire beaucoup de mal encore à la Turquie. Par exemple, en bombardement les groupes de l’opposition syrienne soutenus par la Turquie et surtout en armant les Kurdes de Syrie, la bête noire d’Ankara, qui redoute qu’ils ne fondent un État à ses portes. L’homme fort de Turquie est donc sur la défensive, une position dont il n’a pas l’habitude, note un professeur de relations internationales à l’Université de Marmara interrogé dans les colonnes du TEMPS. Sans compter, dit-il, qu’Erdogan souffre déjà depuis deux ans d’une image négative à l’étranger.

Enfin dernier déboire en date pour le président turc, une bien étrange affaire d'insulte.
Il y a quelques temps, un médecin turc avait osé dans un montage photo diffusé sur les réseaux sociaux, comparer le président turc à "Gollum", ce personnage ambivalent et difforme de la trilogie de Tolkien, "Le Seigneur des anneaux". D'où cette question, rapportée par le quotidien MILLIYET : comparer le président Erdogan à "Gollum" peut-il être considéré comme une insulte ? Si l'affaire peut paraître risible, le prévenu encourt tout de même jusqu'à quatre ans de prison et a été d'ores et déjà renvoyé de la fonction publique. Au bout de quatre audiences, le tribunal n’est toujours pas parvenu à trancher la question. Il faut dire que l'avocat du médecin a notamment demandé aux juges s'ils connaissaient bien la saga, rapporte TODAY'S ZAMAN. Et c'est ainsi que conscient de ses lacunes en la matière, le président du tribunal a donc décidé de confier à des experts (deux académiciens, deux psychologues et un spécialiste du cinéma), le soin de répondre à cette question lors de la prochaine audience du procès, fixée en février.

Quant à Peter Jackson, le réalisateur qui a adapté la célèbre trilogie sur grand écran, il est venu à la rescousse de l'accusé sur le site internet THE WRAP : «Si ces images sont la cause de ce procès, nous pouvons dire catégoriquement qu’aucune d’entre elles ne représente le personnage nommé "Gollum". Toutes ces images représentent le personnage nommé "Sméagol", un personnage joyeux, adorable, qui ne ment pas ni n’essaie de manipuler les autres. Il ne doit pas être confondu avec "Gollum", lequel en revanche est perfide et diabolique».

Par Thomas CLUZEL

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