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Les funérailles de Hocine Aït Ahmed ou l’inévitable procès du régime algérien.

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : les funérailles de l'un des chefs historiques de la Révolution algérienne, Hocine Aït Ahmed.
C'est aujourd'hui que la dépouille de l'un des chefs historiques de la Révolution algérienne, Hocine Aït Ahmed, décédé mercredi dernier à Lausanne doit être rapatriée à Alger. Le corps du défunt sera ensuite acheminé, demain, dans son village natal pour un enterrement attendu comme l'événement majeur dans toute l'Algérie, pour le début de l'année 2016.

En prévision de cet événement historique, qui focalise l'actualité du pays depuis plus d'une semaine maintenant, les organisateurs s'attellent à mettre en place les dernières touches au programme de ces funérailles pas comme les autres, précise LE TEMPS d'Alger. Que ce soit dans le village natal du chef charismatique du FFS (le Front des Forces Socialistes), ou bien au siège de la fédération du parti à Tizi Ouzou, c'est le branle-bas de combat. On s'affaire à régler les derniers détails. De même s'agissant du parcours établi par les organisateurs des funérailles : le cortège funèbre devra, en effet, marquer plusieurs haltes, tout au long des 160 kilomètres du trajet menant le cercueil de la capitale vers sa destination finale. Tout doit être prêt, donc, pour réussir les funérailles d'un homme qui a marqué de son empreinte plusieurs générations d'Algériens.

Né en 1926 en Kabylie, Hocine Aït Ahmed était le dernier survivant des neuf fils de la Toussaint, c'est à dire des chefs qui ont déclenché la guerre d’Algérie contre la puissance coloniale française. C'était le 1er novembre 1954. Très jeune, à l’âge où d’autres pensaient plus à s’amuser, à vivre ou à se focaliser sur leurs études, lui avait prit la responsabilité de s’engager en faveur de la libération du peuple algérien du joug colonialiste. Etudiant au lycée, il avait abandonné ses cours pour se dévouer à la cause nationale car l’urgence pour lui était de rendre sa dignité à ses concitoyens, ou dit autrement selon le journal LE MATIN, de rendre leur liberté à ces millions d’Algériens, en leur permettant notamment de manger à leur faim après avoir été affamés par le pouvoir colonial.

Bien évidemment, défier une puissance mondiale comme la France, était à cette époque pour nombre de personnes dans le monde et en particulier en Algérie (où l’asservissement avait atteint les gens dans leur moelle épinière), une idée suicidaire. Mais lui avait compris que le système colonial était comme un tissu et qu'il suffisait de défaire une maille pour que les autres suivent. Et puis son combat ne s’est pas arrêté là, puisqu'après avoir libéré l'Algérie du joug colonial, il s’est employé à la libérer du joug de la mafia politico-financière, qui en 1962 a mis la main basse sur le pays. Et c'est ainsi, précise à son tour le magazine JEUNE AFRIQUE, que dès l’indépendance, il avait rompu avec ses frères d’armes, devenant un opposant intransigeant au régime qui avait pris le pouvoir.

Sa vie durant aura été comme une leçon d’indignation face à l’injustice et à l’autoritarisme. Et il ne pouvait, sans doute, en être autrement de sa mort.
Dès l’annonce de son décès, mercredi dernier, ce sont toutes les pages de l’histoire de l’Algérie qui se sont ouvertes par ce mécanisme tant redouté par les tenants du pouvoir qu’est la justice de l’histoire. Sa mort semble même être un acte politique, écrit l'éditorialiste d'EL WATAN, une dernière salve d’un guerrier qui n’a jamais courbé l’échine ni abdiqué.

Le procès du pouvoir s’ouvre donc aujourd'hui avec pour juge un peuple, qui n’a jamais douté de Hocine Aït Ahmed et qui se réveille désormais sur ce sentiment amer d’avoir raté, avec lui, le grand rendez-vous avec la liberté. Depuis mercredi dernier, médias, réseaux sociaux et lieux publics n’ont pour sujets que le parcours de cet homme tout d'abord, mais aussi l’implacable jugement de l’histoire sur ses adversaires, des groupes de décideurs de 1962 jusqu’à nos jours. Le procès est ouvert et les accusés ne manquent pas, à leur tête l’inévitable Boumediène, dont l’anniversaire de la mort interviendra, comme le veut le hasard de l’histoire, cette semaine. Celui qui mit dans ses geôles le père de la Révolution et de la diplomatie algériennes se retrouve ainsi jugé aujourd'hui par «contumace», pour le hold-up du rêve de tout un peuple. Mais bien plus encore, ce sont en réalité tous les responsables de la tragédie algérienne, dont le premier acte a été commis en 1962 et réédité à chaque rendez-vous électoral, qui se retrouvent à présent jugés par le peuple.

Hasard de l'histoire, un autre anniversaire intervient d'ailleurs cette semaine en Algérie, celui de la mort de Abane Ramdane, une autre figure de proue de la Révolution algérienne, assassiné par les siens. Et encore une fois et pour l’histoire, Hocine Aït Ahmed, alors en prison, avait défendu Abane quand d’autres dirigeants de la Révolution, eux, acquiesçaient à l’ordre de liquidation physique prononcé contre lui.

Dès-lors, comment peut-on dire d’un homme de sa stature, qui a fait face à toutes les injustices et refusé tous les honneurs factices que lui proposaient des dirigeants souffrant de légitimité, qu'il ait pu passer au crépuscule de sa vie un deal avec le pouvoir, interroge l'éditorialiste ? Ses derniers vœux d’enterrement en Algérie, lui qui s'était installé en Suisse dès 1966, suffisent au contraire à dire à tous les malhonnêtes qui continuent de déverser leur fiel, qu’il est plus grand pour que l’atteignent tous les écrits commandés. Le seul contrat qu’Aït Ahmed ait passé est un contrat de fidélité à ses idéaux et ses combats pour l’autodétermination du peuple algérien. Il a vécu pour le peuple et c’est ce même peuple qu’il appelle aujourd'hui pour l’enterrer. Une autre leçon qui fausse les calculs des manipulateurs.

Un parcours sans faute, conclue le journal : 70 années de militantisme, qui suscitent l’admiration de générations d’Algériens mais font pâlir aujourd’hui de jalousie tous ses détracteurs qui, eux, ont fait preuve de lâcheté ou de compromission devant l’histoire.

Par Thomas CLUZEL

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