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Préparatifs du carnaval de Mayence

Les nouvelles « démocratures »

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : La montée de l’autoritarisme sur fond d’injustice et d’oppression. Au XXIème siècle, cette évolution paraît se faire avec la bénédiction du peuple, ce qui ne la rend pas moins néfaste.

Préparatifs du carnaval de Mayence
Préparatifs du carnaval de Mayence Crédits : ANDREAS ARNOLD / DPA

Depuis quelques temps, la démocratie, la liberté et l'Etat de droit vacillent dangereusement en Turquie. De sorte que l’expression de quelque désaccord sociétal ou politique que ce soit passe aujourd’hui dans ce pays, pour un délit. La moindre différence, la moindre divergence est assimilée à une forme de trahison. Sans compter que l’état d’urgence en vigueur autorise désormais le pouvoir à restreindre, à volonté, les droits et les libertés. C'est le cas, en particulier, pour les journalistes. La purge décidée par le pouvoir a décapité la quasi-totalité des médias indépendants. Quand ils ne sont pas mis au chômage ou reconvertis en vendeurs de citrons sur les marchés, les journalistes y sont jetés en prison. Plus d'une centaine sont actuellement incarcérés en Turquie, dont onze collaborateurs du quotidien CUMHURIYET, le seul (ou presque) à résister encore, en dépit des menaces.

Cette semaine, le dernier grand quotidien d’opposition turc est l’invité spécial de Courrier International qui lui consacre un dossier complet. Et pour l'occasion, l'hebdomadaire a demandé au rédacteur en chef du journal (en liberté surveillée) d’expliquer aux lecteurs la situation des médias en Turquie. Une tâche difficile car ce qui sonnera sans doute familier aux oreilles des Coréens du Nord, dit-il, sera plus difficile à saisir pour un Européen. S'il est devenu commun, de par le monde, de voir des États s’attacher les services de « journalistes » qui consentent à se mettre aux ordres, en Turquie, le pouvoir du président Erdogan a trouvé un moyen bien plus efficace : le rachat pur et simple des journaux et des télévisions. Les grandes entreprises du BTP, enrichies par le biais des marchés publics, ont mis la main sur les médias indépendants pour les transformer en outils de propagande. Bien entendu, nombre de journalistes ont dénoncé cette reprise en main des médias. Et tous ont été mis à la porte. Quant aux groupes de presse qui n’ont pas été rachetés, ils ont été réduits à l’impuissance. De sorte qu'il ne reste plus aujourd'hui qu’un immense désert médiatique, à l'exception de CUMHURIYET, le plus vieux journal de Turquie, aussi vieux que la République dont il porte le nom.

Et les journalistes turcs, d'ailleurs, ne sont pas les seuls à faire les frais de cette montée de l’autoritarisme, sur fond d’injustice et d’oppression. Demain cela fera deux semaines, jour pour jour, que le correspondant en Turquie du journal allemand DIE WELT, l'un des trois plus grands quotidiens outre-Rhin, est en garde à vue prolongée. D'après les autorités turques, Deniz Yücel (43 ans, bénéficiant de la double nationalité) est soupçonné d' « appartenance à une organisation terroriste ». Le 14 février dernier, raconte le quotidien de Berlin, son journaliste s'était présenté de lui-même à la police pour répondre aux questions à propos d'une enquête en cours. Et il n'a jamais pu repartir. Une arrestation qui n'est pas sans rappeler, d'ailleurs, celle de son confrère Olivier Bertrand, arrêté au mois de novembre puis détenu plusieurs jours par les autorités avant d'être finalement expulsé de Turquie. Mais on pourrait également citer le cas de ce journaliste de la radio Deutsche Welle qui s'était vu, lui, confisquer l'une de ses interviews avec le ministre turc de la Jeunesse et des Sports en septembre dernier.

A ce titre, l'arrestation de Deniz Yücel pourrait donc n'apparaître que comme une preuve supplémentaire de la dérive autoritaire à l'œuvre en Turquie. Et pourtant, son cas va bien plus loin encore. Il est la démonstration, écrit l'éditorialiste du QUOTIDIEN, de la tentative désormais d'Ankara d’exporter, à travers la peur, les divisions qui caractérisent aujourd'hui la Turquie. C'est ainsi que le 18 février dernier, raconte de son côté l'hebdomadaire DER SPIEGEL, alors que le premier ministre turc était en meeting en Allemagne, pour y défendre le projet de réforme constitutionnelle qui doit renforcer les pouvoir du président turc Erdogan, plusieurs journalistes accrédités se sont vus refuser l'accès au meeting. C'est le cas, notamment, d'un journaliste de la TAZ, refoulé par le service de sécurité. Une manière pour Ankara, non seulement d’exposer la fragilité d'Angela Merkel (dans le contexte de l’accord UE-Turquie sur les réfugiés), mais aussi d’intimider (en dehors de ses frontières) la communauté turque d’Allemagne, la plus grande de la diaspora turque.

Evidemment, la Turquie n'est pas le seul pays où il ne fait pas bon, aujourd'hui, être journaliste. Même aux Etats-Unis, rapporte le site d’Arrêt sur Images, plusieurs médias américains (NEW YORK TIMES, POLITICO, CNN) mais aussi britanniques (GUARDIAN, DAILY MAIL, BBC) ont été exclus d’un briefing du porte-parole de la Maison Blanche, organisés vendredi dernier. D'où cette question : Erdogan et Trump, auxquels on pourrait encore aisément ajouter Poutine et Orbán, sont-ils le produit de notre époque ? A l'évidence, tous ces dirigeants sont des conservateurs nationalistes, mais ce sont aussi des « hommes forts », des populistes qui remettent en cause la séparation des pouvoirs et qui s’adressent directement au peuple, en contournant les règles démocratiques. Et à la différence des régimes autocratiques du XXème siècle, tous ces régimes maintiennent, par ailleurs, un Parlement, une société civile, un appareil judiciaire, mais en les vidant de leur substance. De ce point de vue, il s’agit donc d’un mal très contemporain. Au point que nombre d'analystes emploient désormais le néologisme de « démocrature » pour désigner ce type de pouvoir dans lequel, écrit un politologue interrogé dans les colonnes de CUMHURIYET, il y aurait d'un côté la vraie nation (le peuple au sens le plus organique du terme) et de l’autre côté « les autres » (ceux dont l’appartenance nationale est de pure forme, par le hasard de la citoyenneté). De sorte que les expressions comme « le peuple » ou « la nation » qui semblent consensuelles, sont ici réduites à une formule dont la véritable fonction est, en réalité, de ne laisser aucune place aux sensibilités.

En ce sens, écrit le magasine SLATE, les chefs charismatiques du XXIème siècle réactivent d’anciens modèles de domination. Comme autrefois à Rome, la figure du leader est associée, dans l’imaginaire populaire, à la notion de souveraineté. Pour le peuple, il incarne l’autorité, la sécurité et l’unité de la nation. Ou dit autrement, avec nos Césars du XXIème siècle, c’est donc aussi un peu de l’Antiquité qui est aujourd'hui de retour.

Par Thomas CLUZEL

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