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Le soldat franco-israélien Elor Azaria, lors de son procès à Tel Aviv

Les profondes divisions de la société israélienne

5 min
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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Un tribunal militaire israélien a déclaré coupable d'homicide volontaire un soldat accusé d'avoir achevé un assaillant palestinien blessé, après des mois d'un procès qui divise profondément ses compatriotes.

Le soldat franco-israélien Elor Azaria, lors de son procès à Tel Aviv
Le soldat franco-israélien Elor Azaria, lors de son procès à Tel Aviv Crédits : HEIDI LEVINE / POOL - AFP

Rarement une affaire judiciaire aura autant secoué l’Etat hébreu que celle d’Elor Azaria. Hier, ce jeune soldat franco-israélien a été reconnu coupable d’homicide, pour avoir achevé au sol un Palestinien inconscient. La scène remonte au 14 mars 2016. A l'époque, les Territoires palestiniens, Jérusalem et Israël sont en proie à une vague de violences quasi-quotidiennes. Ce jour là, à l’entrée de la colonie juive d’Hébron (Cisjordanie), deux Palestiniens viennent d'attaquer des soldats au couteau. Atteint par balles, l'un des deux assaillants semble déjà mort. L'autre est étendu au sol, grièvement blessé et ne pose, apparemment, plus aucun danger. Onze minutes plus tard, lorsque Elor Azaria arrive sur les lieux, il décide de lui tirer froidement une balle dans la tête, tout en expliquant aux colons présents sur place qu’il « méritait de mourir ».

L’ennui pour ce soldat jusqu’alors sans histoire, précise le correspondant du TEMPS, c’est que la scène sera filmée par un membre de l’ONG israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem et que la séquence fera le tour du monde, en quelques minutes à peine. Aussitôt informés, le ministre de la Défense de l’époque mais aussi le chef de l’état-major de l’armée dénonceront des « agissements contraires aux impératifs moraux de l’armée ». A l'inverse, le premier ministre Benyamin Netanyahou s’empressera de téléphoner à la famille du jeune soldat, pour lui exprimer sa « compréhension ». A l'époque, déjà, l'affaire met ainsi en lumière de profondes lignes de fracture, entre ceux qui plaident pour le strict respect par l'armée de valeurs éthiques et les autres qui invoquent le soutien dû aux soldats confrontés aux attaques palestiniennes.

Rapidement inculpé pour homicide (une imputation pénale moins sévère que celle de meurtre), Elor Azaria ne sera pas été arrêté mais consigné dans une caserne, où il circulera librement, bénéficiant de permissions de sortie. Dans le même temps, sa famille multipliera, elle, les collectes publiques et les manifestations pour défendre « un bon soldat qui ne demandait qu’à servir son pays ». Des campagnes qui porteront, d'ailleurs, leurs fruits puisque 62% des Israéliens interrogés estimeront que le soldat n’aurait jamais dû être inculpé. C'est également ce que laissera entendre le ministre de l'Education, chef de file de la droite nationaliste et religieuse. Quant à Avigdor Lieberman, le leader du parti d’extrême droite (l'actuel ministre de la Défense à l'époque dans l'opposition), il se déplacera dès la première audience du procès, le 9 mai 2016, pour afficher son soutien au jeune soldat. Pendant plusieurs mois, le procès va donc opposer l'état-major d'un côté (lequel a poussé à ce que le soldat soit jugé), à une grande partie de la droite israélienne de l'autre.

Ou dit autrement, ce procès, écrit le journal HA'ARETZ, apparaît aujourd'hui comme l’un de ceux qui aura le plus divisé l’opinion publique, dans l’histoire de l’armée israélienne. Et de fait, si cette affaire semble être un des cas les plus flagrants d’usage excessif de la force, dont sont régulièrement accusées les forces israéliennes vis-à-vis des Palestiniens (en particulier en Cisjordanie occupée), dans un pays régulièrement confronté aux attaques palestiniennes, l’armée reste une institution.

Toujours est-il qu'hier les trois juges du Tribunal militaire de Tel-Aviv se sont prononcés à l’unanimité. Les juges ont estimé que la raison du tir n’était pas que le soldat se sentait menacé, contrairement à ce que ses avocats assuraient, invoquant un « acte de légitime défense », rappelle toujours le quotidien de Tel Aviv. Selon ses avocats, Elor Azaria pensait que le Palestinien dissimulait sous ses vêtements une ceinture d'explosifs. Ils ont également argué, contre les conclusions de l'autopsie, que le Palestinien était déjà mort quand le sergent a tiré. Sauf que la présidente de la cour a mis à bas toutes les lignes de la défense. Elor Azaria savait ce qu'il faisait et c'est bien son tir qui a tué le Palestinien, mort « inutilement », a-t-elle déclaré.

A l'énoncé de sa culpabilité, la tension est brusquement montée, raconte ce matin L'ORIENT LE JOUR. Aussitôt des accrochages ont éclaté à l'extérieur du quartier général de l'armée, où le tribunal statuait. « Vous devriez avoir honte », a crié en pleurs la mère de l'accusé, que son fils essayait de calmer. Quant à Elor Azaria, lequel a souvent affiché un sourire énigmatique durant son procès, il n’a pas changé d’attitude, hier, lorsque la cour l’a condamné.

Que se passait-il alors dans sa tête ?, interroge à nouveau le correspondant du TEMPS. Mystère. Peut-être se sentait-il conforté par les centaines de militants d’extrême droite qui manifestaient violemment à l’extérieur de la salle. Quoi qu'il en soit, à l’annonce de la condamnation de celui que l’extrême droite présente déjà comme « la victime des ONG gauchistes et de la presse à leur solde », Avigdor Lieberman a déclaré qu’il n’aimait pas ce jugement mais qu’il fallait « l’accepter ». C’était là bien vite oublier non seulement la ministre de la Culture et son collègue de l’Education qui, eux, ont aussitôt lancé à la Knesset une pétition, demandant au président de gracier le condamné (avant même la fixation de sa peine prévue le mois prochain), mais aussi le Premier ministre Benjamin Netanyahu, lui-même, qui s'est également déclaré en faveur d'une grâce.

« Cette affaire n’est donc pas terminée. Elle montre à quel niveau de décrépitude morale est tombé Israël, après cinquante ans d’occupation », a pour sa part lâché un député arabe israélien. « Car des Elor Azaria, il y en a eu des centaines depuis le début de l’occupation des territoires palestiniens, en juin 1967. Sauf que les dossiers ont été étouffés pour ne pas salir l’image du pays. En fait, le procès qui vient de se dérouler n’est pas seulement celui d’un trouffion ordinaire, c’est celui de la colonisation et des nombreux crimes commis en son nom.»

Quant au journal libanais L'ORIENT LE JOUR, il note que si ce procès a volontiers été présenté comme un test de la faculté d'Israël à juger ses soldats, pour autant, il n'aurait sans doute jamais eu lieu sans l'existence d'une vidéo.

Par Thomas CLUZEL

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