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Le vice-président de la Commission Européenne Frans Timmermans

Les Turcs ont-ils mérité l'exemption de visa ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la Commission européenne a ouvert la voie hier à une exemption de visas pour les Turcs dans l'espace Schengen, en contrepartie de l'accord par lequel Ankara s'est engagé à réduire l'afflux de migrants en Europe.

Le vice-président de la Commission Européenne Frans Timmermans
Le vice-président de la Commission Européenne Frans Timmermans Crédits : François Lenoir

La question traverse, ce matin, l'esprit de très nombreux commentateurs, après que la Commission européenne a pris la décision historique, hier, de libéraliser son régime des visas pour les citoyens turcs. Si certains n'y voient rien d'autre que la suite logique de la coopération entre l'UE et la Turquie sur la crise des réfugiés, d'autres, en revanche, poussent des hauts cris.

A partir du 1er juillet prochain, les citoyens turcs voulant se rendre dans l’espace Schengen, ainsi que dans les pays associés dont la Suisse, rappelle ce matin LE TEMPS de Lausanne, n’auront donc plus besoin de visas. Que ce soit pour le tourisme, les affaires ou des raisons familiales, les Turcs seront libres désormais de venir en Europe, sans visa, pour une période maximale de trois mois, renouvelable après cent quatre-vingts jours.

Ainsi en a décidé la Commission européenne dans le cadre de l’accord signé le 18 mars dernier sur la gestion commune des flux migratoires. «Le côté turc a rempli sa part pour endiguer le flot des réfugiés», a affirmé hier le vice-président de la Commission. «Le nombre d’arrivées de requérants d’asile à partir du territoire turc est tombé à moins de 100 par jour, contre plusieurs milliers ces derniers mois», a-t-il précisé, avant d’ajouter: «Pour notre part, nous sommes favorables à accorder la libre circulation aux Turcs.»

C'est d'ailleurs le sens de cet éditorial à lire, cette fois-ci, dans les colonnes du quotidien suisse TAGES ANZEIGER. La Turquie a rempli son contrat et mis fin au trafic des passeurs. Actuellement, le flux de réfugiés arrivant dans les îles grecques s’est pratiquement tari, note le journal. Et c'est ainsi que le gouvernement turc réclame, à juste titre dit-il, récompense pour ses efforts, à savoir la liberté de voyager pour ses ressortissants. Sans compter que l’exemption de visa est bénéfique et peut tout à fait avoir un effet subversif. En clair, la possibilité pour les ressortissants turcs de voyager plus facilement et de respirer ailleurs l’air de la liberté, contribuera peut-être, aussi, à contrer la dérive autoritaire que connaît la Turquie. Quant aux peurs d’une vague migratoire, elles sont sans fondement, précise toujours l'éditorialiste. Qui dit liberté de voyager ne dit pas liberté de s’établir. Et sur une population de 80 millions d’habitants, seule une minorité possède actuellement un passeport, condition indispensable, en plus de suffisamment d’argent liquide, pour pouvoir entrer dans l’espace Schengen pour un séjour limité à 90 jours.

Pour l’heure cette décision met donc quelque peu fin aux relations tendues de ces dernières semaines entre Ankara et Bruxelles. Quelque peu seulement, car pas plus tard que la semaine dernière, rappelle à nouveau LE TEMPS, les eurodéputés avaient clairement indiqué qu’ils ne feraient aucune concession en matière de respect par les autorités turques du droit humain, de la liberté d’expression et des droits des minorités. Or la Turquie n’a, de fait, pas encore rempli toutes les conditions (72 au total) pour bénéficier de cet exemption de visas. Il reste encore cinq conditions à satisfaire, notamment l’introduction des passeports biométriques, avec des empreintes digitales et la sécurité des procédures pour la demande et l’octroi du passeport turc. Mais la Commission s’est dite confiante sur le fait que ces conditions seront remplies d’ici le mois juin.

La France et l'Allemagne ont tout de même insisté pour adjoindre à cet accord un mécanisme de sauvegarde, permettant de suspendre la mesure en cas de problème.

Cette clause permettra à Bruxelles de suspendre la libéralisation des visas, dans le cas où la partie turque ne tiendrait pas ses engagements. Une manière d’apaiser, bien entendu, les craintes exprimées, ici, en Europe.

C'est le cas, en particulier du journal bulgare SEGA pour qui cet accord UE-Turquie ne réduira en rien l’afflux de migrants vers l’Europe occidentale. Le jour où 75 millions de Turcs pourront librement entrer en Europe, les trois millions de réfugiés syriens auront tôt fait de faire leurs valises. Car si Erdoğan remplit les exigences de l’UE en matière d’intégration des Syriens, comprenez en leur délivrant des passeports turcs, qui pourra alors empêcher ces derniers de se rendre en Europe et en tout premier lieu en Allemagne, où Merkel s’imagine exceller sur le terrain de la diplomatie avec Ankara ? Ces derniers temps, Merkel veut faire croire à tout le monde que si le nombre des réfugiés est en net recul, c’est grâce au bon fonctionnement de cet accord UE-Turquie. Or il n’en est rien, insiste l'éditorialiste. S’il est vrai que moins de 100 réfugiés atteignent désormais la côte grecque chaque jour, il faut préciser que la Turquie a repris en tout et pour tout 325 réfugiés. En d'autres termes, conclue le journal, si le flux a pu être endigué, c’est parce que la Macédoine et d’autres pays ont verrouillé leurs frontières et fermé, notamment, la route des Balkans.

Tout aussi réfractaire, le quotidien de Stockholm SYDSVENSKAN appelle lui, carrément, à faire machine arrière. La suppression des visas pour les ressortissants turcs est une aberration, dit-il, qu’il faut à tout prix empêcher. On pourrait croire au premier abord que l’UE est complètement dépendante de la Turquie, en raison de l’accord conclu avec celle-ci sur les réfugiés, mais ce n’est pas nécessairement le cas. On peut trouver d’autres moyens de remédier aux flux incontrôlés de réfugiés vers les îles grecques. L’Union pourrait, par exemple, assurer des patrouilles en Méditerranée au large de l’Égypte et améliorer l’accueil de réfugiés en Grèce (notamment avec l’argent que l’accord destine à la Turquie). Et le journal d’en conclure qu’il devrait, malgré tout, être plus facile pour l’Union de se mettre d’accord sur une répartition des réfugiés au sein de l’UE, que d’abandonner certaines de ses valeurs fondamentales.

Quoi qu'il en soit, il appartient désormais au Conseil et au Parlement européens de donner leur aval à ce régime de libéralisation des visas. Les deux instances comptent, là aussi, des récalcitrants, mais la Commission compte sur une majorité qualifiée pour honorer l’engagement pris vis-à-vis de la Turquie.

Par Thomas CLUZEL

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