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Le président russe, Vladimir Poutine

L'espion qui venait du froid

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : quand la désinformation venue de Moscou favorise la glissade vers un monde irrationnel.

Le président russe, Vladimir Poutine
Le président russe, Vladimir Poutine Crédits : Alexander Zemlianichenko / POOL - AFP

Depuis quelques mois, de la tendance impulsée par le Brexit jusqu'à la primaire de la droite en France, en passant par l’élection de Donald Trump, sans oublier les victoires récentes aux présidentielles à la fois bulgare et moldave, partout l'œil de Moscou traîne au point que, écrit le journal de Saint-Pétersbourg DELOVOÏ, quasiment chaque élection s'analyse, à présent, comme une arène d’affrontements entre les agents de Poutine d'un côté et ses adversaires de l'autre. Et d'ailleurs, faut-il seulement s'en étonner, interroge LE TEMPS de Lausanne, étant entendu que les thèmes aujourd'hui les plus récurrents de la vie politique (nation, mondialisation, financiarisation de l’économie, peuple vs élite) que l'on dirait volontiers à la mode faisaient il y a un siècle, déjà, le quotidien des bolcheviques et de leurs discordes ?

Et que dire, ce week-end encore, avec la mort du patriarche cubain et dernier survivant de la Guerre froide ? Là aussi, plutôt que d’acter le dernier soupir d'une époque révolue, la disparition de Fidel Castro aura surtout fait réapparaître, au contraire, l'ombre projetée de Moscou. Et de la plus improbable même des manières. Puisque si Donald Trump n'a pas feint, aussitôt, de vomir sur l'héritage du pourfendeur de l'impérialisme yanki, chacun aura évidemment noté ce paradoxe : en dénonçant «un dictateur brutal», le nouveau président des États-Unis s'en est pris à l'allié de l'URSS, alors même qu'il partage aujourd'hui avec le Tsar Poutine la même vision du monde et qu'ils ont également en commun le même culte de l’homme providentiel devant sauver son peuple ce qui, à certains égards, n'est pas sans rappeler la figure du Leader Maximo.

Cette proximité tellement improbable si l'on se souvient de l’affrontement entre les deux blocs a même donné lieu à une nouvelle doctrine géopolitique : le «trumpoutinisme». Et c’est ainsi qu’on ne compte plus, à présent, les articles laissant entendre que le gouvernement russe aurait saboté la démocratie américaine en favorisant le candidat Trump. A en croire un rapport de surveillance, dont le WASHINGTON POST repéré par le magazine Slate se fait l’écho ces jours-ci, quelque 200 sites web ont été identifié comme colporteurs d'une propagande russe durant la période électorale américaine. D'après le site, ces publications auraient atteint au moins 15 millions d'Américains, et elles auraient engendré plus de 213 millions de vues sur Facebook. Le Kremlin aurait, toujours selon lui, commandé la création et la diffusion d'articles trompeurs condamnant fermement Hillary Clinton, afin d'affaiblir la candidate démocrate et ainsi faire grimper en flèche la cote de son rival républicain. Bien évidemment, le Kremlin nie aujourd’hui toute ingérence dans les élections américaines et notamment tout piratage des comptes de responsables électoraux américains. Il n'y a, par ailleurs, aucun moyen de savoir si cette campagne russe s'est vraiment révélée décisive. En revanche, la stratégie russe a, de toute évidence, été assez efficace pour mettre à mal la confiance dans le gouvernement américain.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Toujours sur le front immatériel de la propagande et de la désinformation, la Russie mènerait désormais une offensive contre l'Union Européenne. Le parlement européen s’en est d'ailleurs ému, pas plus tard que la semaine dernière, en dénonçant une «guerre hybride moderne visant l'Europe, ses institutions ainsi que tous les États membres». Une résolution fustigeant la propagande russe a même été voté. Aussitôt, le président Vladimir Poutine a, lui, ironisé sur cette initiative. Et c'est vrai que cette prétendue propagande orchestrée par Moscou aurait de quoi faire sourire si elle ne touchait pas un point sensible, au moment où l’Occident est moralement déstabilisé. En clair, précise à nouveau LE TEMPS, l’agenda du Kremlin surfe sur l’ère de la post-vérité, qui met en cause les experts, les médias et l’existence même de faits établis. Aux États-Unis, l’élection de Donald Trump a été favorisée par le complotisme et le goût d’un public crédule pour les fausses nouvelles. En Suède, de mystérieux trolls informatiques ont répandu des rumeurs alarmistes pour bloquer le rapprochement du pays avec l’OTAN. La même armada de propagande avait déjà tenté de masquer la responsabilité des rebelles pro-russes dans la destruction du vol MH17 au-dessus de l’Ukraine. Enfin en France, les médias pro-Kremlin ont décrit le candidat de droite Alain Juppé comme un suppôt de l’islamisme radical.

Au final, cette désinformation venue de Moscou favorise la glissade vers un monde irrationnel, où non seulement la réalité et les thèses les plus abracadabrantes finissent par avoir le même poids, mais surtout elle intervient dans un contexte électoral qui voit aujourd'hui le succès de leaders populistes, avec notamment la victoire du Brexit au Royaume-Uni ou celle de Donald Trump aux États-Unis, c'est-à-dire des causes ou des personnalités à chaque fois soutenues par les médias du Kremlin.

Et le cas de la France ne fait pas, non plus, exception. La semaine dernière, déjà, dès l’annonce de la victoire de François Fillon au premier tour de la primaire, les médias russes avaient aussitôt salué le succès de cet ami proclamé de Vladimir Poutine. Bien évidemment, il ne s'agit pas d'exagérer le pouvoir d'influence de Moscou, sans quoi on dira bientôt que c’est Vladimir Poutine qui a fait élire François Fillon. Or il n’est pas le candidat de Poutine. Et il sait, par ailleurs, le dédain que le président russe a aujourd’hui pour la démocratie.

Mais c'est vrai que ce rapprochement avec Moscou a de quoi interpeller. D'autant que François Fillon n'est pas le seul candidat, aujourd'hui, à réclamer un tel rapprochement. On pourrait également citer Jean-Luc Mélenchon, ou de manière plus inattendue Emmanuel Macron, sans oublier Marine Le Pen. Ce qui fait dire, à nouveau, au journal de Saint-Pétersbourg DELOVOÏ cité par le Courrier International, que l'élection présidentielle en France pourrait se résumer à un duel entre deux agents de Poutine, si Fillon et Le Pen se retrouvaient au second tour.

Seule certitude, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, une devise les rassemble tous : « Jusqu’à la victoire finale ! » Mais de là à faire de chacun d’entre eux les nouveaux Che Guevara du 21ème siècle, il y a un pas que même la mode pour la désinformation ne nous fera pas franchir.

Par Thomas CLUZEL

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