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Ioulia Samoïlova chante lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux Paralympiques de Sotchi en 2004

L’Eurovision progresse en terrain miné

5 min
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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : La crise russo-ukrainienne s'est invitée dans le concours de l'Eurovision, avec la décision de l'Ukraine d'interdire l'entrée sur son territoire à la candidate russe.

Ioulia Samoïlova chante lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux Paralympiques de Sotchi en 2004
Ioulia Samoïlova chante lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux Paralympiques de Sotchi en 2004 Crédits : KIRILL KUDRYAVTSEV - AFP

L'étrange plaisir coupable que constitue l'Eurovision a généralement, au moins, une vertu : celle de nous faire réviser un peu notre géographie. Et puis, on pourrait en ajouter une seconde, plus inattendue : celle de constater combien les tensions géopolitiques dirigent le grand orchestre des Nations, au point d'égrener également leurs notes dissonantes sur la partition du plus sirupeux, pourtant, des concours musicaux. C'est ainsi, par exemple, rappelle le quotidien DIE ZEIT dans un article archivé sur le site du Courrier International, qu'en 1969 l’Autriche avait décidé de boycotter le concours qui se déroulait à Madrid, en signe de protestation contre la dictature de Franco. A deux reprises, en 1977 et 2005, des pays arabes ont également préféré se retirer de la compétition, en raison de la présence du candidat israélien. A l'inverse, certains préfèrent parfois profiter de cette exposition pour porter haut la voix en même temps que leurs revendications. C'est le cas avec la Grèce qui avait présenté un chant patriotique en 1976, soit deux ans après l’invasion de Chypre par l’armée turque. Et puis en 2009, la Géorgie avait tenté de se moquer du Président Poutine en présentant, à Moscou, une chanson intitulée "We Dont Wanna Put In", avant que sa candidature ne soit finalement refusée.

Enfin depuis deux ans, précise cette fois-ci le tabloïd MOSKOVSKI KOMSOMOLETS, depuis en réalité l'annexion de la Crimée par Moscou, l'Eurovision est devenue un véritable champ de bataille entre la Russie et l’Ukraine. C'est ainsi que l'an dernier, la candidate ukrainienne, Djamala, avait remporté le Concours grâce à une chanson aux connotations politiques, puisqu'elle évoquait ni plus ni moins que la répression stalinienne du peuple tatare de Crimée. C'est dire si, cette année, la Russie avait donc une revanche à prendre.

Dans un premier temps, rapporte le site MEDUZA, les bruits ont couru que la Russie allait décider de boycotter le concours, au prétexte que celui-ci se tiendra en Ukraine, le 13 mai prochain. Une manière pour Moscou d'acter les différends qui l'opposent aujourd'hui à Kiev. Et puis le 12 mars dernier, à l’heure limite du dépôt des candidatures, le Kremlin a finalement changé de stratégie, en présentant Ioulia Samoïlova, une jeune femme de 27 ans, quasi inconnue du grand public, censée interpréter une ballade romantique intitulée "Flame Is Burning" (“Une flamme brûle”). Une chanson aux paroles sentimentales et au caractère optimiste s’inscrivant, donc, parfaitement dans les canons du concours.

Sauf qu'hier, les services spéciaux ukrainiens ont décidé d'interdire pour trois ans l’entrée sur le territoire ukrainien à la candidate russe à l’Eurovision. Pourquoi ? Réponse du TEMPS : Parce qu'une récente loi votée par le parlement ukrainien donne aux douaniers le droit de bannir du territoire ukrainien toute personne ayant visité la Crimée, sans avoir franchi la frontière terrestre contrôlée par la douane ukrainienne. Or la chanteuse, elle, s’est rendue par avion en Crimée lors d’une tournée en 2015. Evidemment, le vice-ministre russe des Affaires étrangères a aussitôt dénoncé une décision « révoltante ». En réalité, la Russie connaissait parfaitement le risque qu'encourait sa candidate au regard de la loi ukrainienne. Le porte-parole du Kremlin avait, d'ailleurs, lui-même pris les devants en déclarant aux médias : « Depuis l'annexion, tout le monde du show-biz russe s’est déjà rendu en Crimée. Par ailleurs, l’Eurovision est une compétition internationale et le pays hôte a pour obligations de suivre les lois internationales ».

En d'autres termes, parfaitement conscient du risque qu'il faisait courir à sa candidate de se voir refuser l'entrée sur le territoire ukrainien (au prétexte qu'elle s'était rendue illégalement en Crimée), le Kremlin espérait, in fine, ridiculiser l’Ukraine. D'autant que pour désamorcer d’éventuelles attaques politiques, écrit le quotidien en ligne GAZETA, la Russie avait choisi une candidate handicapée. Ioulia Samoïlova chante, en effet, en chaise roulante, à cause d’une vaccination ayant mal tourné. Or non seulement son handicap devait lui attirer la compassion du public international, mais en envoyant à l’Eurovision une chanteuse en chaise roulante, Moscou pensait ainsi pousser Kiev à la faute éthique.

Une tactique à double tranchant, qui s'est finalement retournée contre le Kremlin. D'une part, parce que la candidate ne pourra pas participer au Concours. Et d'autre part, parce que nombre de journaux ont saisi l'opportunité pour faire remarquer que la Russie était très loin d’être un exemple en matière de traitement des handicapés. Le pays a beaucoup de retard, notamment, sur les pays européens au niveau des équipements et des aides. Les transports en commun accessibles restent très rares et beaucoup restent cloîtrés chez eux, faute de moyens mis en œuvre pour leur intégration. Les internautes, en particulier, qui se sont emparés du sujet sur les réseaux sociaux, ont pointé le cynisme savamment distillé du pouvoir. « Il n’y a qu’en Russie qu’un handicapé peut se rendre à l’Eurovision, mais pas à l’épicerie la plus proche », a notamment tweeté l’un d’eux.

Enfin, juste avant que n’éclate cette polémique autour de Ioulia Samoïlova, l’Eurovision avait déjà été entraînée dans un autre épisode de la guerre de l’information désormais permanente que se livrent Russes et Ukrainiens, précise à nouveau LE TEMPS. Selon plusieurs médias ukrainiens, la chaîne de télévision de l’armée russe ZVEZDA avait publié le mois dernier sur son site un article sous le titre « L’Ukraine est représentée à l’Eurovision par un chanteur ressemblant à Hitler », plaçant côte à côte le dictateur et le candidat de l’Ukraine. Une comparaison typique dans les médias russes, qui se plaît à assimiler le gouvernement ukrainien à une junte néonazie. Aussitôt, plusieurs médias ukrainiens ont fait circuler une copie d’écran du site, dénonçant une propagande mensongère. De son côté, la chaîne de télévision de l’armée russe a tout de suite répliqué que la copie d’écran était un faux et a nié avoir jamais publié ce montage photo. Quoi qu'il en soit, entre le vrai et le faux, le cynisme et la sentimentalité, la compassion et l’infamie, le concours de l'Eurovision progresse décidément et plus que jamais en terrain miné.

Par Thomas CLUZEL

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