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Graffiti montrant Donald Trump et Vladimir Poutine

L’œil de Moscou

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Donald Trump juge "ridicules" les informations selon lesquelles la Russie se serait ingérée dans l'élection présidentielle américaine, dans le but de l'aider à accéder à la Maison blanche.

Graffiti montrant Donald Trump et Vladimir Poutine
Graffiti montrant Donald Trump et Vladimir Poutine Crédits : Petras Malukas - AFP

A tous ceux qui pensaient révolu le temps où l'on voyait des communistes partout, derrière chaque buisson, tapi sous les lits, toujours là à épier, détrompez-vous : On compte aujourd'hui un nombre croissant, au contraire, de partisans des théories du complot qui prêtent aux spécialistes russes de la désinformation la même force mythique que l’on attribuait, jadis, aux agents secrets du KGB. Récemment encore, par exemple, la Suède se disait inquiète par des indices laissant croire que des sous-marins inconnus avaient pénétré ses eaux territoriales, de façon similaire à ce que les Soviétiques avaient fait à leur époque. Un rapport publié en septembre dernier expliquait même que l’armée russe pourrait conquérir la Suède en quelques heures à peine. De quoi laisser émerger les théories les plus folles. Au point que la semaine dernière, l'ambassadeur russe s'est senti obligé lors d’une interview accordée à la télévision suédoise SVT d'expliquer que son pays n'avait aucun plan pour attaquer la Suède et que, par conséquent, les Suédois pouvaient dormir tranquilles.

Reste que si la Russie est souvent représentée de manière plus pernicieuse et plus dangereuse qu’elle ne l’est réellement, ou dit autrement selon un politologue interrogé sur le portail d'information lituanien BNS, que l'on surestime aujourd'hui l’influence et l’efficacité de la propagande russe, les révélations ce week-end du WASHINGTON POST ne sont pas franchement de nature à faire taire les théoriciens du complot. Selon un rapport confidentiel de la CIA, Moscou serait bien intervenu dans la campagne présidentielle américaine pour favoriser un candidat plutôt qu’un autre, en l'occurrence, Donald Trump. Selon le quotidien américain, les agences de renseignement américaines ont identifié un certain nombre d’individus liées au gouvernement russe qui auraient fourni au site Wikileaks des milliers d’emails obtenus frauduleusement, suite au hacking des serveurs Internet du Parti démocrate, ainsi que de la messagerie du chef de la campagne de Hillary Clinton (John Podesta). Selon THE NEW YORK TIMES, la communauté du renseignement est certaine que la Russie a agi sous couverture, dans les derniers moments de la campagne présidentielle américaine, pour en changer le cours, en faveur de Donald Trump.

Comment le lien avec la Russie est-il établi ? Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, a nié dans une interview que le gouvernement russe avait été l'une de ses sources. Ce genre de manipulation étant l’œuvre d’intermédiaires et non d’agents travaillant directement pour un gouvernement, il est difficile de remonter jusqu'au commanditaire, précise le magazine SLATE. En revanche, les experts qui ont enquêté sur ces cyberattaques disent, eux, avoir établi des liens entre ces groupes de hackers et les agences russes de renseignement. Le problème, c'est que si l'ingérence russe ne semble pas faire de doute, sa nature, son ampleur et ses effets concrets font l'objet de nombreuses spéculations. THE WASHNGTON POST, lui-même, précise que le récent rapport de la CIA ne relaie pas l'avis unanime des dix-sept agences de renseignement américaines. D’autres sources citées toujours par le quotidien américain rechignent, par ailleurs, à établir un lien direct avec le Kremlin, lequel a d'ailleurs nié ces accusations. Enfin, selon THE NEW YORK TIMES, d'autres sources affirment que la Russie avait initialement comme objectif, en réalité, d'entamer la confiance dans le vote, mais pas nécessairement de soutenir Donald Trump. Toujours est-il qu'hier, dans une interview accordée à FOX NEWS, celui-ci a jugé « ridicules » ces informations, laissant entendre que ces fuites ont été orchestrées par les démocrates pour lui nuire.

Vrai ou faux ? Ce qui choque surtout aujourd'hui dans cette affaire, c'est la légèreté de la réaction de l'entourage de Donald Trump. Car sa réaction interroge notamment sur la manière dont le futur président des Etats-Unis compte travailler avec les agences de renseignement et utiliser les informations sensibles qu'elles lui transmettront. Cette curieuse ligne de défense, alors que de nombreuses zones d'ombre subsistent, contribue en effet à décrédibiliser la CIA et les agences de renseignement, note LE TEMPS de Lausanne. Donald Trump n'a d'ailleurs pas hésité à déclarer au magazine TIME que les conclusions des agences sur l'interférence de Moscou pouvaient être « politiquement motivées ». Le journal précise également que Donald Trump ne juge pas nécessaire, par exemple, de participer quotidiennement aux briefings de sécurité des renseignements américains, comme le veut pourtant la coutume. Là où Barack Obama y participait six fois par semaine, Donald Trump, lui, n'y participe en moyenne qu'une seule fois.

Enfin outre les dénégations de Trump qui pourraient le mettre en porte-à-faux avec les agences de renseignement américaines, les interrogations de plus en plus sérieuses sur la proximité de la future administration avec Moscou sont à présent renforcées par l'hypothèse de la désignation au secrétariat d'Etat du PDG d'Exxon Mobile, Rex Tillerson, réputé proche de Vladimir Poutine et opposant déclaré aux sanctions contre la Russie. Même le sénateur républicain John McCain (ancien candidat à la Maison blanche) s'est dit inquiet sur CBS de la relation personnelle qu'entretient aujourd'hui Tillerson avec Poutine.

Selon THE WALL STREET JOURNAL, Rex Tillerson est l'un des citoyens américains qui connaît le mieux Vladimir Poutine, dans le cadre de ses fonctions à ExxonMobil. Il a notamment supervisé le développement des activités du groupe en Russie, en particulier avec un accord capital signé en 2011 avec Rosneft (l’entreprise détenue par l’État russe) pour l’exploration conjointe de pétrole dans l’Arctique. Un deal qui a été bloqué par les sanctions prises par l'administration Obama contre la Russie (après la crise de Crimée et de l'Ukraine), sanctions auxquelles Tillerson s'est opposé. Et puis Tillerson a été décoré de l’Ordre de l’Amitié, une distinction décidée par le président russe.

Enfin outre que ce choix pro-russe inquiète, il tend à prouver une chose : après la nomination d’un patron de chaîne de fast food au poste de ministre du travail, il tend à prouver que Trump continue, non seulement, de s’entourer de personnalités venues du monde des affaires, mais aussi et surtout dénuées d'expérience politique.

Par Thomas CLUZEL

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