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Statue romaine sans tête, en Libye

Mafia italienne et Daech, même combat

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : une enquête révèle les liens qui unissent la mafia italienne et l'organisation État islamique.

Statue romaine sans tête, en Libye
Statue romaine sans tête, en Libye Crédits : CRIS BOURONCLE - AFP

Sur la photo, on devine la silhouette d'une tête : la tête en marbre décapitée d’une statue romaine. Cette image, bien que floue, fera office de "ticket doré", ainsi qu'on l'appelle généralement dans les meilleures maisons de ventes aux enchères du monde. Sauf que ce n’est pas là, justement, une vente aux enchères comme les autres. Pas de certificat d’authenticité pour les œuvres d’art ; juste des cartes, constellées de points rouges, indiquant des tombes, grecques et romaines qui viennent d’être pillées en Libye. Quant à la salle des ventes, il y flotte une intense odeur mêlée à la fois de sang et de viande. Et pour cause, les transactions se font ici dans une usine de salami, appartenant à la mafia dans le sud de l’Italie.

Dans les colonnes de LA STAMPA, un journaliste qui s’est fait passer pour un riche collectionneur raconte son attente nerveuse, tout d'abord, avant sa rencontre avec “l’émissaire venu de Calabre”. Il détaille, ensuite, les pièces qui lui sont présentées. Et enfin les tractations. Son récit commence dans un hôtel, près de Salerne, au sud de Naples. C’est là que Domenico Quirico, reporter de guerre (ex otage en Syrie), a rendez-vous avec “l'émissaire”. Le journaliste, qui se fait passer pour un collectionneur turinois, est là pour acheter des pièces archéologiques, arrivées de Syrte en Libye (bastion de Daech) jusqu’au port italien de Gioia Tauro (de loin le port le plus dangereux du pays, repère de la mafia calabraise). Aussitôt, on le conduit en voiture jusqu'à l'usine de salami. C'est là, déposée directement à même la plaque métallique de la table de boucher, qu'il découvrira entourée d'un drap blanc, celle dont il n'avait vu jusqu'à présent qu'une vague silhouette sur une photo floue, la tête en marbre décapitée d’une statue (vestige de l’Empire romain) et qu'on lui propose d'acquérir pour 66 000 dollars. On lui explique que s'il ne l'achète pas, la statue sera vendue à quelqu’un dans les Émirats arabes Unis, qui recherche une pièce similaire. On lui raconte, également, qu'un acteur américain soit disant connu a envoyé quelqu’un pour chercher des œuvres grecques ou romaines pour moins de 50 000 dollars, mais qu’il n’a encore rien trouvé. Enfin, à côté de lui repose une autre statue, plus grande et plus ancienne celle-ci (datant de l'Antiquité grecque), qui sera vendue pour un million de dollars, même si le dealer confie au journaliste qu’il aurait pu l’avoir pour seulement 880 000.

Toutes ces œuvres, qui viennent d’être mises sur le marché par la mafia italienne, ont donc été méthodiquement pillées dans les terres contrôlées par Daech, en Libye. Les islamistes les échangent contre des armes : des kalachnikovs et des lance-grenades antichar. Un trafic d'armes, écrit THE DAILY BEAST, qui fleurit au sud de l’Italie depuis maintenant plusieurs mois. Il faut dire que la mafia possède aujourd’hui ces armes en très grande quantité, grâce notamment à ses liens et son trafic de longue date avec la Russie, la Moldavie et l’Ukraine. Une fois l'échange effectué, ces armes seront envoyées en Libye (via des containers appartenant à des criminels chinois), ou seront laissées en Europe pour des combattants étrangers qui les récupèreront directement sur place. C'est ainsi, par exemple, que le mois dernier, la brigade de la police financière italienne a découvert ce qu’elle a appelé un véritable arsenal de la Camorra, dans une voiture volée, abandonnée dans un parking d’une banlieue de Naples. Dans le coffre se trouvaient 8 pistolets, 4 fusils mitrailleurs, un fusil d’assaut et 650 recharges de munitions, le tout réparti dans des sacs de sport. Selon la Police, les numéros de série avaient été effacés de toutes les armes. La voiture abandonnée n’était pas fermée à clé et les armes étaient prêtes à être récupérées par quelqu’un qui les aurait fait entrer plus au nord en Europe.

Bien sûr, que Daech soit présent sur le marché de la contrebande d’œuvres d’art depuis des années n'est pas un secret. En revanche, les révélations de l'enquête du journaliste italien (qui pour l'occasion travaillait avec la Police Italienne du patrimoine) ont ainsi mis au jour un réseau complexe qui unie aujourd'hui la mafia italienne et l'organisation État islamique : un vaste échange armes contre œuvres d'art, lesquelles sont vendues au marché noir, à des collectionneurs qui ne se soucient pas de leur provenance. Il y a peu de temps encore, expliquera le trafiquant au journaliste, les acquéreurs étaient des Américains, des musées et des établissements privés. Mais quand ils ont découvert que l’argent servait à acheter des armes pour Daech, les Américains ont tout bloqué. Désormais, dit-il, les clients se trouvent essentiellement en Russie, en Chine, au Japon et aux Émirats.

Lundi, le ministre de l’Intérieur italien a confirmé les révélations du reportage de LA STAMPA. « Nous avons étudié les circuits de Daech et nous savons que l’une de ses composantes est l’œuvre d’art volée », a-t-il déclaré aux journalistes. Avant d'ajouter : « ces œuvres d’art contribuent à présent au PIB de la terreur ». Et de fait, le profit retiré de ce commerce illicite d’antiquités et de trésors archéologiques est estimé aujourd’hui entre 150 et 200 millions de dollars par an pour Daech.

Dans les colonnes du DAILY BEAST, un historien d’art (dont le livre "L’art de la terreur" est sorti la semaine dernière en Italie), explique lui qu'une bonne partie du butin volé par Daech termine bien, in fine, sa course dans les musées ou les fondations, après avoir été lavé, muni d'une fausse provenance et de documents qui lui permettent de rentrer sur le marché officiel. L'homme, qui a passé deux ans à suivre la trace de plusieurs antiquités connues pour avoir été sorties de zones contrôlées par les islamistes en Libye, a aussi découvert que des tombes anciennes dans les régions de Toscane et du Lazio avaient également fini par tomber aux mains de contrebandiers de Daech, grâce à leurs connexions en Italie.

« On dit souvent que la beauté sauvera le monde », dit-il. « A présent ça n'est plus vrai. La beauté et l’art sont devenues aujourd'hui les mobiles des meurtres, de la destruction, de l’oppression et de la dévastation ».

Par Thomas CLUZEL

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