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Nick Ut à coté de sa célèbre photo "Horror of war"

Magnétisme et terrorisme

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Facebook revient sur sa décision de censurer la célèbre photo de Nick Ut ; l’autocensure autour d'un cliché le 11 septembre 2001 ; une collation à la vodka illustrant l’accord russo-américain sur le Syrie.

Nick Ut à coté de sa célèbre photo "Horror of war"
Nick Ut à coté de sa célèbre photo "Horror of war" Crédits : Gary Friedman - Getty

Cette image, tout le monde la connaît. A elle seule, elle a suffi à dire l'horreur de la guerre. Un groupe d’enfants court sur une route, au nord de Saïgon, fuyant un bombardement au napalm. Au centre, une fillette, nue, gravement brûlée, hurle, le visage tordu par la douleur. Et si Facebook avait ne serait-ce qu'une once d'intelligence, peut-on lire sur le site du quotidien britannique THE GUARDIAN, il aurait saisi que la violence de cette image ne réside pas dans la nudité de la fillette, brûlée au napalm, mais bien évidemment dans c’est ce qu'elle nous montre, c'est-à-dire une vision de la terreur, la destruction provoquée par l’intervention occidentale lors la guerre du Vietnam.

Et pourtant, au prétexte que l'image d'un enfant nu peut-être considéré comme de la pédopornographie, le réseau social avait décidé, il y a deux semaines, de supprimer la publication d'un auteur norvégien sur le thème des photos de guerre, illustrée notamment par ce fameux cliché. La polémique était alors remontée jusqu'au sommet du gouvernement. Vendredi dernier, la Première ministre norvégienne avait décidé de braver le groupe américain en partageant, elle-même, sur son compte, le cliché au nom de la liberté d'expression, avant d'être à son tour sanctionnée, devenant ainsi la première chef de gouvernement censurée par le réseau social. Mais, refusant de désarmer, elle avait de nouveau publié la photo ainsi que d'autres clichés emblématiques, tous biffés d'un carré noir, afin de souligner, par l'ironie, l'absurdité de censurer des photos historiques. Et puis le matin même, c'est le plus grand journal du pays, AFTENPOSTEN qui avait choisi, lui aussi, de consacrer sa Une à la fameuse photo. Dans une lettre, le rédacteur en chef du quotidien y prenait directement à parti Mark Zuckerberg. « Je t’écris parce que je suis préoccupé par le fait que le média le plus important au monde limite la liberté, au lieu d’essayer de l’étendre ». Et puis l'affaire a pris de telles proportions, que la Fédération de la presse norvégienne a quant à elle appelé le fonds de pension du pays, plus gros fonds souverain au monde (et qui l'an dernier possédait 0,52% de Facebook) à examiner si cette pratique était conforme aux critères éthiques qui régissent ses investissements.

La Une du Aftenposten à ce sujet
La Une du Aftenposten à ce sujet

Finalement, face au tollé provoqué par cet acte de censure, Facebook est revenu sur sa décision controversée. Vendredi soir, le groupe américain a dit faire marche arrière pour tenir compte « des réactions des internautes et du statut d'importance historique du cliché ». Sauf que la polémique ne faiblit pas pour autant. Toujours selon l'éditorialiste du GUARDIAN, la suppression de cette photographie doit nous alerter sur ces nouveaux réseaux dont les algorithmes sont incapables, dit-il, de distinguer la stupidité de la pertinence. Zuckerberg insiste sur le fait qu’il dirige une entreprise de technologie et non un éditeur de contenu. Or les deux sont inséparables car tout ce qui relève du contexte et de la perception va au-delà des mathématiques. Et l'éditorialiste du journal de Londres d'en conclure : la presse, qui s’est précipitée pour publier ses contenus sur Facebook, comprend sans doute un peu tard qu’elle a laissé Zuckerberg & Co chapeauter non seulement le ton et la substance, mais aussi la capacité de faucher les recettes.

Une autre photo emblématique connue sous le nom de "Falling Man"

Lorsque les tours s'effondrent, le 11 septembre 2001, la ville est bouclée. Les corps jonchent le bas des tours du World Trade center sous une épaisse fumée grise, dans la poussière. La plupart des images montreront la skyline de la ville, étouffée, la ville emmurée dans le silence des décombres. Et très vite, les Américains ne voudront plus voir les morts.

Ce jour là, raconte le magazine SLATE, à l'occasion du 15ème anniversaire hier des attentats, peu de journalistes pourront accéder au carnage. Mais le photographe Richard Drew, qui couvrait un défilé de mode à Manhattan, réussit lui à se rendre rapidement sur les lieux. Il prendra douze photos et n’en gardera qu’une seule, déclenchée à 9 h 41 et 15 secondes. Celle où l’on voit cet homme la tête en bas, parfaitement vertical entre les lignes du gratte-ciel, suspendu dans sa chute comme s’il flottait dans un décor symétrique. Un cliché qui deviendra connue sous le nom de «The Falling Man», après avoir accompagné sous ce titre un article du magazine ESQUIRE.

15 ans plus tard, Richard Drew décrit ce cliché comme « le plus connu que personne n’a jamais vu ». Et de fait, beaucoup d'Américains oublieront cette photo, ou ne la verront jamais. Même si dans les jours qui ont suivi l’attaque terroriste la photographie sera reprise dans les journaux du monde entier (à commencer par THE NEW YORK TIMES dès le lendemain matin), très vite, elle va disparaître de la presse, des films et des documentaires sur le 11-Septembre, comme d'ailleurs toutes les images ou enregistrements des personnes ayant sauté du haut du World Trade Center ce jour-là (soit entre 80 et plusieurs centaines, selon les estimations contradictoires du NEW YORK TIMES et USA TODAY. Un acte d’autocensure national qui concerne, en particulier, cette photo. Et pourtant, elle n’est pas gore, pleine de sang. Elle est belle et insoutenable à la fois. Peut-être parce que c’est une des rares photos prises à New York, ce jour-là, montrant quelqu’un qui va mourir.

Une dernière photo dont il est difficile de savoir si elle fera avancer le monde

Ce week-end, après une journée de négociations marathon sur les bords du lac Léman, Russes et Américains ont annoncé être parvenus à un accord pour mettre fin aux violences en Syrie. Pour l'heure, l’accord sur cette trêve, effective à partir de ce matin, a surtout suscité le scepticisme des Syriens, précise THE NEW YORK TIMES. A cause du grand nombre d’acteurs dans le conflit, aucun des deux responsables russe et américain n’a été en mesure de garantir le succès de cette trêve, prévient à son tour le quotidien russe en ligne GAZETA cité par le Courrier International, lequel souligne néanmoins la percée que constitue cet accord, après de longs mois de défiance entre les deux grandes puissances. Et le journal de préciser encore que des signes positifs étaient apparus, dans la nuit de vendredi à samedi, lorsque les diplomates ont offert aux journalistes présents des pizzas et de la vodka. La photo de cette collation est reprise ce matin sur de très nombreux sites d’information. Reste encore à déterminer son statut emblématique et surtout historique.

Par Thomas CLUZEL

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