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Le Président turc Tayyip Erdogan le Président du Conseil Européen Donald Tusk.

Marchandage au sommet.

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : l'Union européenne va solliciter la Turquie, ce lundi, pour l’aider à régler la crise migratoire. Un sommet extraordinaire qui soulève davantage de questions qu'il n'apporte de réponses.

Le Président turc Tayyip Erdogan le Président du Conseil Européen Donald Tusk.
Le Président turc Tayyip Erdogan le Président du Conseil Européen Donald Tusk. Crédits : Handout

Quand bien même le sommet d'aujourd'hui est censé apporter, enfin, une réponse commune à la question des réfugiés, personne n'est dupe. Il ne se trouve pratiquement aucun commentateur dans la presse, qu'il soit européen ou turc, de gauche ou de droite, pro ou anti-immigration, pour dire son enthousiasme et croire que la réunion de ce lundi génèrera de véritables avancées. Tout juste le quotidien slovaque SME ose-t-il demander : peut-être y-a-t-il encore de l’espoir ?

Pour le reste quand le journal de Vienne DER STANDARD s'attend à ce que le sommet aboutisse non pas à un très grand coup mais à un rapprochement laborieux, autrement dit à une solution européenne typique, dit-il, son confrère hollandais DE VOLKSKRANT juge que Bruxelles ne cherchera rien d'autre que de recycler une piste vieille déjà de plusieurs mois : amener la Turquie à effectuer une véritable surveillance de ses côtes, en échange de la suppression des visas imposés aux ressortissants turcs mais aussi d'un chèque de trois milliards d'euros pour les Syriens réfugiés en Turquie. Sans oublier que pour amadouer la Turquie, on lui fait également miroiter une réactivation des négociations d’adhésion à l’UE. Seulement voilà, tant que l’aide européenne restera à l’état de promesse, prévient aussitôt le journal turc pro-gouvernemental STAR, tout cela contribuera surtout à éloigner la Turquie et l’UE l’une de l’autre et non à les rapprocher.

Enfin côté européen, cette fois-ci, tant que les États membres ne parviendront pas à s’entendre sur une répartition équitable des demandeurs d’asile, Bruxelles devra se contenter d’annoncer de nouvelles solutions provisoires, telles que la mise en place de camps de réfugiés ou bien la fermeture des frontières. En d'autres termes, conclue le quotidien suédois SYDSVENSKAN, si l’afflux de réfugiés s’intensifie, l’infamie européenne prendra des proportions toujours plus alarmantes.

Non seulement aucune une réponse européenne commune à la crise des réfugiés ne se profile mais les uns après les autres, les pays verrouillent leurs frontières.

Quand bien même l'hebdomadaire DIE ZEIT aspire à un changement de discours en Europe et à ce qu’on reconnaisse, enfin, que ces migrants sont des victimes au lieu de les traiter comme des problèmes, beaucoup de pays européens sont manifestement en proie à la panique. Et c'est ainsi, maintenant que l'avalanche du sauve-qui-peut balaie l’Europe écrit DE VOLKSKRANT, que nous constatons la virulence des émotions. Pour s'en convaincre, il suffit de lire la solution avancée par le journal britannique conservateur THE TIMES : le meilleur moyen d’aider les réfugiés syriens, dit-il, est de rendre leur voyage vers chez nous le plus difficile possible et de faciliter le retour dans leur propre pays.

Des propos qui contribuent seulement à déshumaniser le débat, favoriser l’exclusion et intensifier un peu plus encore la hausse de la xénophobie, s'inquiète EL PAIS. Car aux velléités d’isolement face à l’afflux de réfugiés, s'ajoutent le chômage élevé et le surendettement, autant de thèmes qui favorisent, en effet, aujourd'hui l'essor des partis d’extrême droite. Ce qui fait craindre au CORRIERE DELLA SERA que cette crise des réfugiés ne signe, tout simplement, la fin du projet européen.

Quand la morale et les droits de l'Homme passent au second plan, c'est le signe que l'Europe se renie elle-même.

Deux exemples à cela. En Allemagne, tout d'abord, le ministre de l'Intérieur s'est rendu récemment au Maghreb pour tenter de convaincre les gouvernements marocain, algérien et tunisien, de reprendre leurs ressortissants dont les demandes d'asile sont déboutées. En clair, le gouvernement allemand mise de plus en plus aujourd'hui sur une politique étrangère dictée avant tout par ses propres intérêts. Or celui qui choisit la Realpolitik, c'est à dire le marchandage, doit en assumer les conséquences. En d'autres termes, qui ferme les yeux lors d'arrestations arbitraires à Alger ne peut pas critiquer, ailleurs et de manière crédible, des atteintes aux Droits de l'Homme, s'indigne DIE TAGESZEITUNG.

Et ceci vaut tout autant, dit-il, pour les relations avec les Etats du Maghreb qu'avec l’Égypte, qui malgré un gouvernement militaire autoritaire est aujourd'hui courtisée parce qu'elle assure une certaine stabilité, ou bien encore la Turquie, à qui l'Europe va donc de nouveau proposer de l'argent, ce lundi, pour qu'elle retienne des réfugiés sur son territoire, alors même que sur place la répression contre les médias critiques du président Erdogan s'intensifie chaque jour un peu plus. Dernier exemple en date, pas plus tard que vendredi dernier, le grand quotidien turc ZAMAN, souvent critique à l’égard du régime a été mis sous tutelle judiciaire. Aussitôt, l'organisation Human Rights Watch a dénoncé cette offensive du pouvoir qui vise, selon elle, à éradiquer l’opposition. La Maison Blanche, elle, s'est dite, préoccupée. La version anglophone du journal HÜRRIYET a d'ailleurs mis en avant les critiques du département d’État américain sur ces actions judiciaires et policières à répétition de la part d'Ankara visant des médias et d’autres voix critiques à son égard. Quant à l'Union Européenne, elle a fait profil bas. A l'avant veille du sommet à Bruxelles, l'UE s'est contentée de rappeler à la Turquie les obligations en matière de liberté d'expression qui incombent à un pays qui veut adhérer à l'Union.

Toujours est-il que les procès contre les journalistes se multiplient aujourd'hui en Turquie, précise un avocat et activiste turc interrogé dans les colonnes du TEMPS de Lausanne. Des journaux parmi les plus réputés sont contraints de fermer. C'est comme si le pouvoir avait décidé d’en finir, dit-il, avec les voix dissidentes. Le président et ses partisans ont fait main basse sur tous les postes clés. Les contre-pouvoirs médiatiques ou judiciaires sont désormais moribonds. Une situation sans équivalent en Europe. Et l'avocat d'en conclure : je suis attristé, sinon scandalisé, de voir que l’Europe sacrifie aujourd'hui les droits de l’homme pour ses intérêts à court terme.

Par Thomas CLUZEL

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