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Épouse d'un détenu d'une prison de Manaus, où des luttes entre gangs ont fait 56 morts

Massacres sur fond de guerre des gangs au Brésil

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Une guerre de clans d’une violence inouïe a fait une centaine de morts dans les prisons du Brésil, en une semaine.

Épouse d'un détenu d'une prison de Manaus, où des luttes entre gangs ont fait 56 morts
Épouse d'un détenu d'une prison de Manaus, où des luttes entre gangs ont fait 56 morts Crédits : RAPHAEL ALVES - AFP

La photo à la Une du NEW YORK TIMES, ce matin, montre un homme, seul, une pioche à la main. Tout autour de lui, les stèles d'un cimetière le regardent travailler. Pour l'occasion, les limites du champ du repos ont du être repoussé, plus vite et plus loin qu'à l'habitude. On y voit d'innombrables monticules de terre, peu ou prou équivalents : le volume juste nécessaire, en réalité, pour dégager les trous dans lesquels seront bientôt inhumés les corps de dizaines de détenus décapités. En seulement une semaine, le Brésil a connu, en effet, une vague de violences d'une barbarie inouïe, dans laquelle une centaine de prisonniers ont trouvé la mort.

Hier, au moins quatre détenus ont été assassinés dans une prison de Manaus. Vendredi dernier, dans la plus grande centrale pénitentiaire du Roraima (toujours dans le nord du pays), ce sont 31 prisonniers qui ont été littéralement massacrés. Et quelques jours plus tôt encore, une autre tuerie a fait, elle, 56 morts. A chaque fois, des photos circulant sur les réseaux sociaux montrent des scènes de carnage insoutenables. Dans un gigantesque bain de sang, on y voit des dizaines de corps empilés, la plupart décapités, éviscérés, démembrés ou le cœur arraché.

Un nouveau chapitre macabre de la guerre des gangs, peut-on lire dans les colonnes du journal O GLOBO. Pour le secrétaire à la sécurité publique de l’État d’Amazonie, il ne fait aucun doute que la guerre entre factions criminelles est, en effet, à l’origine de ce bain de sang. Cité par le journal, il rappelle que de tels événements ont, malheureusement, déjà eu lieu. Il s’agit là d’un fléau national qui touche la société entière. Mais un fléau, précise aussitôt son confrère FOLHA DE SAO PAULO, qui semble s'être aggravé ces derniers mois. En particulier depuis que les deux plus importantes organisations criminelles du pays, le PCC d'un côté ("Premier Commando de la Capitale") et le CV de l'autre ( "Commandant Rouge") ont cessé de s'allier. Ces deux factions se disputent à présent la frontière entre l’État brésilien du Mato Grosso et le Paraguay, porte d’entrée principale de la drogue dans le pays.

Tout a commencé en juin dernier, lorsque le meurtre d’un important trafiquant de drogue du "Commando Rouge" (meurtre attribué au PCC), mis en scène dans une vidéo de quatre heures, a déclenché une escalade de violence entre ces deux organisations qui contrôlent non seulement les prisons mais aussi les favelas du pays. Et c'est ainsi qu'à la mi-octobre, le conflit a ensuite dégénéré en règlements de comptes dans les prisons du Nord, du fait d’alliances passées entre ces deux organisations criminelles et des gangs locaux. Le "Commando Rouge", précise EL PAIS, s'est notamment allié à la FDN ("Famille du Nord"), la principale faction criminelle d’Amazonie. Lundi dernier, à Manaus, c'est justement ce clan (la FDN) qui a été jugé responsable de la tuerie de 56 détenus, membres du grand rival, le PCC. Et d'ailleurs, la vidéo tournée avec un téléphone portable et diffusée sur les réseaux sociaux, après le massacre de vendredi, cette fois-ci, ne laisse que peu de place aux doutes. Les meurtriers se réclamant du PCC y déclarent venger la mort des membres de leur cartel, 5 jours plus tôt. «Vous avez tué nos frères, n'est-ce pas ? Eh bien, regardez, voilà ce qui va vous arriver», dit notamment l'un d'eux, devant une pile de corps ensanglantés. Dans les colonnes du NEW YORK TIMES, ce matin, le correspondant du journal précise que les chefs de gangs ont utilisé le sang de leurs victimes pour écrire ce message de châtiment : «Le sang se paie avec du sang».

Quoi qu'il en soit, toutes ces scènes d'horreur rappellent aujourd'hui de manière inquiétante comment le carnage dans les prisons du pays est un problème qui se construit depuis des décennies, déjà, révélant un système entravé à la fois par la corruption, la surpopulation et la mauvaise gestion. Le Brésil compte actuellement une population carcérale de plus d'un demi-million de détenus, dont 40% environ attendent toujours leur procès, précise THE NEW YORK TIMES. Les conditions d’hygiène y sont déplorables : les prisonniers ne disposent ni de savon ni de papier toilette. Mais plus que tout, on y trouve une cohabitation insensée entre voleurs à la sauvette d'un côté et grands criminels de l'autre. Or en grande partie indigents, les prisonniers n’ont généralement d’autre choix que de s’en remettre, justement, aux gangs pour survivre et aider leurs familles. Au final, concluait récemment encore un rapport accablant, dans des établissements où le taux de mortalité est six fois plus élevé que dans la société civile un détenu a généralement peu de chances de sortir vivant de prison.

Le quotidien FOLHA DE SAO PAULO précise, lui, qu'avec 622 000 détenus recensés par le ministère de la Justice fin 2014, le Brésil dispose de la quatrième population carcérale au monde (derrière les États-Unis, la Chine et la Russie). Or au niveau national, le taux d’occupation est aujourd'hui de 167%. Ce qui signifie qu'il manque en tout 250 000 places. Parmi les réformes annoncées, cinq nouvelles prisons fédérales de haute sécurité (d’une capacité d’un peu plus 1 000 places) devraient voir le jour. Mais cela ne résoudra en rien le problème puisque ce plan, note toujours le journal, ne permettra de créer que 0,4 % des places qui manquent actuellement. En fin de compte, toute proposition d’effet immédiat (comme la construction de nouvelles prisons) ne changera rien, sauf à satisfaire l’opinion publique. En attendant le prochain drame.

Et de fait, cette effusion de sang a choqué le pays tout entier et apparaît désormais comme la crise la plus urgente à régler pour le président, Michel Temer, précise encore ce matin THE NEW YORK TIMES. Ce qui ne devrait pas arranger les affaires du gouvernement, lequel apparaissait déjà grandement fragilisé. Voilà plusieurs mois que le pays est, en effet, en ébullition. La population y est exaspérée tant par la corruption qui règne jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat que par les mesures d'austérité qui s’amoncellent et menacent, désormais, les secteurs de la santé et l’éducation.

Par Thomas CLUZEL

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