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Les présidents Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan lors d'une conférence de presse commune  en octobre. Russie et Turquie ont opéré un rapprochement spectaculaire en un an.

Moscou et Ankara : alliés en Syrie et au delà... malgré quelques "accidents".

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Jusqu'à quel point Turquie et Russie peuvent-elles faire cause commune en Syrie ? La réponse à cette question se cristallise autour de l'offensive sur la petite ville d'Al Bab, encore tenue par l'Etat Islamique... Au delà toutefois, la Turquie a clairement amorcé un recentrage stratégique.

Les présidents Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan lors d'une conférence de presse commune  en octobre. Russie et Turquie ont opéré un rapprochement spectaculaire en un an.
Les présidents Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan lors d'une conférence de presse commune en octobre. Russie et Turquie ont opéré un rapprochement spectaculaire en un an. Crédits : OZAN KOSE - AFP

Par Eric Biegala

Un simple "accident" c'est ainsi que la presse turque qualifie ce matin le bombardement en Syrie hier d'une position de l'armée turque par l'aviation russe, un bombardement qui a fait trois morts et 11 blessés parmi les soldats d'Ankara... Hürriyet, rapporte par exemple que l'Etat-major turc a lui même qualifié l'affaire d'"accident" ; que les Russes en parlent dans les mêmes termes et qu'"ils ont exprimé leur tristesse et leurs condoléances à ce sujet"... "Vladimir Poutine a appelé son homologue Tayyip Erdogan et lui a exprimé ses condoléances pour ces morts accidentelles", écrit sur le même ton le Yeni Safak, proche du pouvoir turc.

Russie et Turquie sont militairement engagées sur un même front en Syrie: celui d'Al Bab dans le nord syrien, 40km au nord-est d'Alep, la dernière ville d'importance encore tenu par l'Etat Islamique, au delà de Raqqa, la "capitale" syrienne des djihadistes. Depuis janvier, les avions russes en effet pilonnent les positions des djihadistes dans la ville, appuyant de facto la progression au sol des forces turques, alliées aux rebelles syriens qui tentent de réduire l'endroit en progressant depuis le nord et l'ouest. C'est lors d'un de ces bombardements aériens, hier matin, qu'un tir a touché un bâtiment occupé par une escouade turque. L'accident, étant dû "à un manque de coordination entre les deux armées, le président Poutine et Recep Tayyip Erdogan ont convenu par téléphone de renforcer leur coopération militaire contre l'Etat Islamique et les autres organisations terroristes", rapporte pour sa part l'agence russe TASS...

"Quelle différence à un an de distance", note Mark Lowen, le correspondant de la BBC à Istanbul. A la fin de 2015 la Turquie et la Russie s'étaient retrouvées à la limite de la confrontation militaire directe, rappelle-t-il : un chasseur turc avait en effet abattu un chasseur-bombardier russe suite à une violation par ce dernier de l'espace aérien turc près de la frontière syrienne... A la fin 2016, un an plus tard "les deux pays, qui soutiennent des camps opposés en Syrie, coopéraient pour obtenir un cesser-le-feu à Alep... Le meurtre de l'ambassadeur russe en Turquie n'a pas fait dérailler ce rapprochement et l'incident d'hier ne le fera pas davantage... Pourquoi ? Parce que les deux pays ont besoin l'un de l'autre, notamment pour atteindre leurs objectifs en Syrie. Pour la Turquie il s'agit de mettre en place une zone de sécurité dans le nord syrien ; elle a besoin du consentement russe pour que son armée puisse y opérer librement ; quant à la Russie elle avait également besoin qu'Ankara ferme les yeux à Alep pour reconquérir la ville".

Mais l'alliance Turco-russe en Syrie peut-elle durer ? De ce point de vue là, le front d'Al Bab est une sorte de test... car Russes et Turcs ne sont pas seuls en lice pour reprendre la ville à l'Etat Islamique... "ce qui complique les choses, note Anne Barnard dans le New York Times, c'est que les forces qui avancent sur le terrain - l'armée syrienne et les milices pro-gouvernementales d'un côté ; les rebelles syriens de l'autre - sont des ennemis jurés". Si les Russes sont dans les airs en Syrie ; au sol en effet ce sont les troupes pro-régime qui convergent également vers Al Bab à partir du sud. Quant aux Turcs, qui attaquent la ville par le nord et l'ouest, ils opèrent en soutien d'une Armée Syrienne Libre qui est l'ennemi principal de ce régime syrien. "Dans la bataille pour al Bab, prévient encore Anne Barnard, la Russie et la Turquie doivent traduire leur nouvelle entente en résultats tangibles, poussant leurs partenaires syriens respectifs à une coopération militaire de fait contre l'Etat Islamique ; autrement ils risquent tout simplement de n'ouvrir qu'un nouveau front. (...) Les jours prochains nous diront si les adversaires syriens, qui n'obéissent pas toujours à leurs parrains respectifs, pourront lutter ensemble contre l'Etat Islamique où s'ils se contenteront d'éjecter les extrémistes de la ville pour ensuite s'y entre-tuer".

Plus largement, ce qui est en jeu au delà de la crise syrienne c'est la direction stratégique que va prendre la Turquie pour ces prochaines années, écrit pour sa part David Gardner dans le Financial Times. Le rapprochement avec Moscou ne s'est pas fait que sur le seul dossier de la crise syrienne. Ankara, qui officiellement est toujours candidate à l'intégration européenne, se détache de plus en plus évidemment du vieux continent. Au vrai, explique encore David Gardner " les relations avec l'UE - laquelle n'a pas de vrai plan pour intégrer la Turquie - ne sont plus que simplement transactionnelles. Bruxelles tente bien d'arrêter la dérive orientale de la Turquie en lui proposant un approfondissement de l'Union Douanière en vigueur depuis vingt ans, mais cela n'empêche nullement Erdogan d'envisager publiquement un rapprochement encore plus étroit avec Moscou, notamment en intégrant l'Union Economique Eurasienne, projet Poutinien s'il en est, voire d'aller encore plus loin à l'Est et d'intégrer l'Organisation de Coopération de Shanghaï".

Mais c'est aussi sur le plan intérieur et notamment politique que la Turquie évolue. Avec la réforme constitutionnelle, que Recep Tayyip Erdogan soumettra à référendum d'ici deux mois et qui vise à présidentialiser complètement son régime, la Turquie devrait hériter d'institutions politiques assez proches de ce qu'est aujourd'hui le Kremlin, où une omnipotente Administration Présidentielle a, de fait, remplacé le gouvernement de la Fédération de Russie. La Turquie ne s'en trouvera pas pour autant russifiée, mais Erdogan, lui, se sera bel et bien totalement "poutinisé".

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