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Un bébé mort échoué sur les côtes de la mer Egée.

No man’s land, ou presque.

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la nouvelle guerre de Libye, les discussions sur la Syrie et le drame des réfugiés qui continuent à mourir pour fuir la guerre.

Un bébé mort échoué sur les côtes de la mer Egée.
Un bébé mort échoué sur les côtes de la mer Egée. Crédits : AFP / Ozan Koze - Maxppp

Imaginez un no man’s land exhibant sa béance de pierres traversée de seuls dromadaires. Un homme sanglé dans son treillis pointe l’index vers le nord-est, là où tout n’est justement que sable et cailloux. «Ils sont là-bas», explique l'officier. «Ils», ce sont les combattants de l’organisation Etat islamique qui tiennent Syrte, la place forte de l’organisation djihadiste en Libye. A cette distance, précise ce matin l'envoyé spécial du TEMPS, on n’aperçoit guère qu’un désert roulant dans une lumière pure jusqu’à s’estomper au loin dans des nuages boursouflés. Mais il flotte assurément ici, comme un air de veillée d’armes.

Juchés sur les mamelons pierreux de Baghla, situé à 80 km au sud-ouest de Syrte, Bayoudi et ses hommes forment le dernier verrou avant le no man’s land. Leur mission : garder l’axe routier, un ruban de macadam ébréché par les camions-citernes, un corridor stratégique à ne surtout pas laisser tomber en mains hostiles. L’endroit a été repris à l’EI il y a un mois et demi. Et depuis, c’est l’attente face à des fantômes. La position de Baghla se réduit à quelques pick-up hérissés d’une mitrailleuse, une paire de jumelles au pied fiché dans la caillasse et une marmite de macaronis bouillant sur un brasero. L’arsenal est bien maigre mais confinés à l’arrière les renforts afflueraient, nous dit-on, à la première alerte.

Quoi qu'il en soit, c’est ici, sur cette nappe de sable entre Misrata et Syrte, que s’ébauche la nouvelle guerre de Libye, la troisième en cinq ans après l’intervention de l’OTAN contre Mouammar Kadhafi en 2011 et l’affrontement fratricide de 2014 entre vainqueurs de la révolution. Cette fois-ci, l’adversaire à abattre se nomme Daech.

Depuis le printemps dernier, la branche libyenne de l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi a conquis une bande littorale de 200 km autour de Syrte et de proche en proche, grignote du terrain, jusqu’à menacer sur son flanc oriental le croissant pétrolier : la principale plate-forme d’exportation du brut libyen. Or chaque avancée de l’EI, habile à tirer parti du chaos général dans lequel le pays est plongé depuis l’été 2014, alarme davantage les capitales occidentales.

Les pays occidentaux doivent se retrouver aujourd'hui à Rome pour préparer les plans d'une offensive contre Daech.

Dans le dispositif qui s’esquisse, la ville de Misrata devrait jouer un rôle décisif. Sur le papier, elle est affiliée au bloc politico-militaire de l’«Aube de la Libye» basé à Tripoli, où les forces islamistes exercent une influence significative. Seulement voilà, sur le terrain les Misrati, eux, fatigués par le jeu des faucons de Tripoli qui contrarient la quête d’une solution politique à la crise libyenne, tendent à s’autonomiser. Et c'est ainsi qu'ils sont devenus, paradoxalement, un partenaire naturel pour les Occidentaux, autant pour sceller la réconciliation avec le camp rival où dominent les libéraux, les anti-islamistes et les ex-kadhafistes, que pour recentrer leurs forces contre Daech.

Et d'ailleurs, à Misrata, reprend l'envoyé spécial du quotidien suisse, on ne cache guère que les préparatifs ont débuté. Il existe un plan intégrant notamment des attaques aériennes et terrestres, admet le président du conseil militaire de Misrata. Des rumeurs font même déjà état de la présence de forces spéciales américaines et britanniques.

Quant à Bayoudi, au volant de sa Toyota bringuebalant sur les bosses de pierres, il estime que la future offensive n’a des chances d’aboutir qu’à une double condition. D’abord, il faut que l’aide des Occidentaux se limite à des frappes aériennes. Surtout pas de soldats sur le terrain. Ensuite, il faut une aide au plan logistique : armes et soins médicaux. «Sinon, dit-t-il, ce sera une perte de temps».

A Genève, l'atmosphère pessimiste laissée par la dernière Conférence sur la Syrie jette une ombre fatidique sur les négociations actuelles.

Petite lueur d'espoir, tout de même, après de longues hésitations, la principale coalition de l'opposition syrienne s'est finalement rendue hier à Genève. Jusqu’au dernier moment, elle avait menacé de ne pas participer aux discussions. Elle insistait, en particulier, sur le caractère dérisoire de cet exercice tant que les bombes continuent de pleuvoir sur la Syrie et que la population meurt de faim. Elle a fini donc par accepter d’entrer dans l’enceinte du Palais des Nations. Mais d’entrée de jeu, la délégation a dévoilé ses cartes qualifiant, notamment, l’ensemble des membres de l’opposition rivale de «terroristes» à mettre dans le même sac que Daech. Elle menace, par ailleurs de repartir si ses revendications humanitaires ne sont pas satisfaites. Voilà pourquoi, la Conférence sur la Syrie risque déjà d'échouer, prévient le quotidien turc ZAMAN, cité par Eurotopics. Un scepticisme partagé par le site de la radio publique allemande DEUTSCHLANDFUNK. La solution envisagée par le Conseil de sécurité, à savoir un gouvernement de transition, une nouvelle Constitution et des élections anticipées n'aura des chances d'aboutir que si les parties syriennes parviennent à la conclusion qu'il faut et qu'on peut en finir avec le bain de sang. Or les délégations arrivent à Genève avec un agenda subjectif, ce qui signifie qu'il faudra surmonter les dures réalités : l'incompréhension et la haine. Autrement dit, un travail de Sisyphe.

Conséquence directe de la guerre, des milliers de personnes continuent à fuir la Syrie au péril de leur vie.

C'était dans la nuit de vendredi à samedi, une embarcation surchargée de réfugiés syriens mais aussi irakiens, afghans et birmans a chaviré en mer Égée, à quelques centaines de mètres des côtes turques. Un photojournaliste, Ozan Kose, travaillant à l'AFP, se trouvait là depuis quelques jours. Samedi matin, il s'est réveillé en sursaut en entendant de nombreuses sirènes d’ambulances, raconte-il dans un blog où il expose ces photos, relayées par le site BIG BROWSER.

«Quand je suis arrivé sur la plage, le premier cadavre que j'ai vu était celui d’un bébé. Il devait avoir 9 ou 10 mois. Sur le moment, je ne savais pas quoi faire. J'ai pris quelques photos, parcouru la plage. Mais personne ne s’occupait du bébé mort. Alors je suis revenu vers lui et pendant peut-être une heure, je suis resté à ses côtés, en silence. Au cours de ma carrière de photojournaliste, j’ai couvert des crises, des émeutes, des attentats. J’ai déjà vu des morts. Mais ça, c’est pire que tout. En regardant ce petit corps, je me suis demandé : pourquoi tout cela ? Pourquoi cette guerre interminable ? Et puis un gendarme est arrivé, il a soulevé l’enfant et l'a déposé dans un sac en plastique».

Par Thomas CLUZEL

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