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Bureau de vote en Suisse

"Non" au revenu universel

6 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : les Suisses ont massivement rejeté la création d'un revenu de base pour tous. L'initiative populaire soumise par un groupe sans affiliation politique, avait pourtant de quoi séduire.

Bureau de vote en Suisse
Bureau de vote en Suisse Crédits : Ruben Sprich

La Suisse ne sera pas le premier pays au monde à instaurer un revenu universel pour ses habitants. Le verdict est sans appel. Hier, les Suisses ont rejeté massivement (près de 77% des suffrages) la création d'un revenu de base inconditionnel (RBI) pour tous, salariés ou sans emploi. Un projet unique au monde qui proposait de verser chaque mois, à tous les Suisses et aux étrangers vivant dans le pays depuis au moins 5 ans, une somme de 2 200 euros par adulte, qu'il ait ou non déjà un emploi, et un peu moins de 600 euros pour chaque mineur.

En réalité, ce “non” n’est pas franchement une surprise estime le quotidien de Lausanne LE TEMPS, qui rappelle que, à l’exception de Verts, aucune grande formation politique helvète n’y était favorable. Parmi les raisons qui auraient motivé ce “non”, les journaux suisses mettent en avant les risques que ce revenu universel ne rétrograde la Suisse, un pays qui reste prospère et affiche des taux de chômage à faire pâlir ses voisins européens, au rang des mauvais élèves économiques. Une bonne partie des électeurs a eu également de la peine, sans doute, à y voir autre chose qu'une idée loufoque.

Enfin si les «pros» ont été pour la plupart mesurés et prudents, dans le camp opposé, c'est peu de dire que les arguments sont tombés de manière beaucoup plus massive. On n’ose même pas évoquer le cas du parti socialiste qui a vécu avec cette campagne une crise d’identité. Quand on se nomme socialiste en 2016 et que l’on ne veut pas du RBI, c’est que l’on est passé, au mieux, dans le camp des bourgeois conservateurs, au pire qu’on est scotché devant les vitrines du musée du syndicalisme. Les oppositions idéologiques ont donc joué contre le principe même d'un revenu acquis sans condition, sans contrepartie et sans travail. A cet égard, d'ailleurs, la campagne des opposants à ce revenu universel était symptomatique. On y voyait un homme blanc et gras, orné d'une couronne en papier doré : un Roi fainéant, le Marcel maculé de taches, assis sur un canapé défraîchi et sur la table, devant lui, un cendrier plein de mégots, un reste de pizza et des canettes de bière. Le message était on ne peut plus clair : si vous votez oui au Revenu de base inconditionnel, alors, vous encouragerez l’obésité, la fainéantise, la saleté et la dépendance. Moins caricaturale, encore que, un psychothérapeute interrogé toujours dans les colonnes du journal suisse estimait, lui, que l’idée d’un revenu de base inconditionnel flattait ni plus ni moins que le nourrisson en l’homme. Vivre bien au chaud, manger, dormir et s’épanouir grâce à de riches stimulations, sans exigences de réciprocité, cela a un nom, dit-il : l’amour maternel inconditionnel et le rêve d’un biberon illimité.

Plus que tout, le vrai point faible de cette initiative était de savoir comment financer un tel revenu universel

Une augmentation des impôts n'aurait pas été souhaitable. Dès-lors, comment introduire un revenu universel sans alourdir la charge fiscale ? Réponse d'un professeur de finance à l’Université de Zürich : en tenant compte des transformations du secteur financier survenues depuis une trentaine d’années. Celui-ci, dominé par des banques dites systémiques, est de plus en plus déconnecté de la sphère économique. Il est sous-imposé, alors que l’économie et la société sont au contraire surtaxées. Les flux financiers sont, par ailleurs, astronomiques. Ainsi en Suisse, les paiements électroniques annuels, correspondent à environ 100 000 milliards de francs suisses, c’est-à-dire approximativement 160 fois le produit intérieur brut, ce qui est complètement disproportionné. Or une taxe de seulement 0,4% sur ces paiements générerait à elle seule 400 milliards de francs et devrait ainsi permettre d’une part de remplacer la plupart des impôts actuels, dont le total est bien inférieur à 200 milliards, et d’autre part de financer le revenu universel pour les citoyens suisses, ce qui requiert environ 200 milliards de francs.

Quoi qu'il en soit, que le financement d'un revenu universel soit réaliste ou non, les Suisses ont tranché. C'est non. En revanche, cette initiative aura au moins permis de susciter un débat intense, se félicitent la majorité des commentateurs helvètes. Des questions fondamentales ont été posées, comme les mutations qui affectent le monde du travail. Aujourd'hui, les processus de production sont caractérisés par une numérisation et une automatisation croissante. Or les répercussions de cette dynamique sur nos modes de vie sont profondes et dépendent de l’organisation, bonne ou mauvaise, de la société. Dans le premier cas, hypothétique, une augmentation du temps libre en devrait être la conséquence. Dans le second cas, réel celui-ci, les effets sont plutôt opposés : augmentation du chômage ou du sous-emploi, avec une économie dont la croissance est insuffisante comparée à celle de la productivité. Il s’agit là, écrit encore LE TEMPS, du paradoxe d’une société toujours plus productive qui parallèlement génère sous-emploi et précarité.

En d'autres termes, la production devient aujourd'hui de plus en plus efficace, mais la consommation, elle, est à la peine. Les robots produisent de manière efficiente, sauf qu'à l’exception de l’énergie, ils ne consomment pas. Ils ne partent pas en vacances, ne vont ni au cinéma ni au restaurant. Inversement, ceux qui auraient le plus grand besoin de consommer plus, en l’occurrence les chômeurs ou ceux qui n’arrivent pas à échapper au temps partiel, ne peuvent le faire. Une société civilisée et démocratique aurait du mal à survivre avec un chômage ou un sous-emploi trop élevé. Elle se doit, donc, de trouver des solutions. Et le revenu universel en est une. Car si sur le revenu de base inconditionnel, il faut admettre que de profondes contradictions lézardaient l’édifice, écrit de son côté LE COURRIER, il faut aussi reconnaître que les réformes (y compris d'ailleurs celles portées par la gauche) poussent aujourd'hui les plus précaires à se justifier toujours davantage, à vivre avec moins, et exigent de s’adapter à un monde de plus en plus rigide.

Enfin reste cette interrogation : si le travail paye de moins en moins, qu’est-ce qui fait la valeur d’un citoyen dans une société ? Les appareils à idées que sont censés être les partis ont séché sur cette interrogation. Et ils n’ont pas grand-chose à proposer de neuf. Le RBI est né, lui, à la suite d’une série d’initiatives, qui procèdent toutes de la même inquiétude, face aux échecs de la globalisation : l’écart de richesse grandit, la classe moyenne se paupérise et la redistribution est en panne. A la manière d’une fleur qui sort du bitume, ce concept a eu le mérite de naître de manière spontanée, dans un territoire aride. Et LA TRIBUNE DE GENÈVE d'en conclure : l'important, au-delà du vote, est que les citoyens commencent à réfléchir à cette idée, qu'il faudra tôt ou tard mettre en œuvre.

Par Thomas CLUZEL

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