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Orlando et Magnanville ont-ils été motivés par l’islam radical ?

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : après le massacre d’Orlando et le meurtre de deux policiers en France, la presse s’interroge sur les liens entre ces deux attentats et l’idéologie islamiste.

Les deux évènements tragiques d’Orlando et Magnanville ont-ils été motivés par l’islam radical ? Pour nombre de commentateurs, il faut se garder de tirer des conclusions trop hâtives. Car ce qui relie ces deux attentats, écrit notamment LA SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, c'est avant tout la légèreté avec laquelle la bannière de l'Etat Islamique est ici agitée. Si les agresseurs ont utilisé le label de la milice terroriste, c'est essentiellement pour donner plus de poids à leurs actions. Ou dit autrement, pour se montrer plus grands qu'ils ne sont en réalité.

Quand des forcenés se font passer pour des terroristes, c'est également l'analyse défendue par son confrère espagnol de LA VANGUARDIA. Dans les deux cas, les meurtriers n’avaient revendiqué leur appartenance à Daech que quelques heures ou quelques jours, seulement, avant de passer à l’acte. Voilà pourquoi le journal conseille non seulement de ne pas cautionner cette allégeance de dernière minute mais recommande, par ailleurs, de ne pas accorder aux auteurs de ces attentats une légitimation supérieure pour ce que l’on caractérisait autrefois d’actes de folie. Ne pas les hisser dans la catégorie des combattants de Daech, étant entendu qu'un serment suffit aujourd'hui, même sans témoins, pour agir au nom du djihad. Et que leurs actes sont souvent motivés par des complexes purement personnels et des idées fanatiques.

Le monde politique est bien trop prompt à instrumentaliser ces massacres et à les qualifier d’attentat islamiste, déplore à son tour le journal néerlandais TROUW, qui s’attache à rappeler le manque d’informations dont on dispose, en particulier sur le tueur d'Orlando : Etait-il stable psychologiquement ou son aversion pour les hommes qui s’embrassent a-t-elle servi de prétexte à son accès de folie ? A-t-il été mû par des motifs idéologiques ? Peut-on, ou non, lui accoler l’étiquette de "loup solitaire" ? En qualifiant trop vite les criminels de terroristes islamistes, on risque de surestimer l’influence de Daech. Et d’ailleurs, rien ne prouve pour l’heure que cet homme était en lien avec le groupe djihadiste. Il s’agirait avant tout d’un acte isolé, commis par un individu qui se serait auto radicalisé. Sans compter que la personnalité même du tueur laisse aujourd'hui perplexe. Cet Américain était manifestement plus familier des milieux homosexuels qu’il n’y paraît, précise LE TEMPS de Lausanne. Il utilisait une application de rencontres gays. Au Pulse, plusieurs clients disent l’y avoir vu plusieurs fois. L’un d’eux a même déclaré qu’Omar Mateen cherchait à flirter avec des hommes.

Enfin, si dans les deux tragédies de Magnanville et d'Orlando, nous sommes devant des attentats prétendument djihadistes, il convient de rappeler une différence de taille. Dans le cas d'Orlando, deux phénomènes se sont ajoutés : d'une part la facilité à se procurer des armes et d'autre part la question homophobe. THE WALL STREET JOURNAL juge important de situer cette fusillade dans un contexte historique, non pas pour minimiser la terreur instillée par un individu perturbé et fanatique, mais pour reconnaître que la culture des armes aux États-Unis va de pair avec les crimes de haine depuis longtemps. Et le journal d'en conclure : résumer Omar Mateen à son identité de “terroriste islamiste”, c’est oublier qu’il était aussi américain.

En fin de compte, ce que le massacre d'Orlando et le double meurtre près de Paris nous révèlent, c'est d'abord et surtout le triomphe de l'individualisme sous sa forme la plus perverse. Si l'on considère que le terrorisme a frappé, alors c’est sous un nouveau visage, écrit le portail web grec PROTAGON. Nous n’avons plus affaire à une guerre des cultures, mais à une guérilla, qui s’apparente à une psychose obsessive affectant des âmes solitaires. L’Occident fait désormais face à des individus isolés dont les actes ne changent pas le cours de l’histoire, mais contribuent, toutefois, à l'écrire avec le sang d’innocentes victimes. Des inconnus au bataillon et qui décident, d'un jour à l'autre, d'assassiner aveuglément des gens qu'ils qualifient de mécréants. C'est là, écrit la FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG, le cauchemar de tous les services de sécurité.

Inconnus au bataillon ? Pas tout à fait, en réalité. Le tueur d'Orlando était même loin d’être inconnu des autorités fédérales, précise le MIAMI HERALD : le FBI avait déjà enquêté sur lui à deux reprises. En 2013, tout d'abord, il avait été suspecté pour ses commentaires incendiaires, insinuant qu’il avait des liens avec des terroristes. Sauf que les autorités n’avaient pas pu trouver suffisamment de preuves pour l’inculper. Et puis en 2014, le FBI avait examiné les liens possibles entre Omar Mateen et Moner Mohammed Abusalha, le premier Américain à avoir perpétré un attentat suicide en Syrie. Mais là encore, le FBI avait conclu que le contact entre les deux hommes avait été «minimal» et que Omar Mateen ne constituait pas une menace conséquente à cette époque.

Et comme un terrible aveu d’impuissance de la justice, l'assassin en France du couple policier avait lui été mis en examen et placé en détention en 2011, par l’ancien juge antiterroriste Marc Trevidic, pour avoir participé à une filière d’envois de combattants vers l’Afghanistan et le Pakistan. Il avait ensuite été condamné en 2013 à 3 ans de prison, dont six mois avec sursis, mais aussitôt relâché car, précise à nouveau LE TEMPS, sa peine incluait son incarcération préventive.

En ce sens, les deux tragédies d'Orlando et Magnanville confirment le pire cauchemar des forces de l’ordre : la prolifération d’assassinats ciblés, commis par des suspects que la justice n’a pas les moyens de mettre hors d’état de nuire lors de leurs premières interpellations.

Comment ne pas glisser vers la radicalité ? La question se pose, aussi, pour ceux que ces actes de violence révulsent.

Dans un texte repris du blog HEAVEN CAN WAIT, repéré par le magazine SLATE, Catnatt écrit : Je suis de gauche. Fondamentalement. Mais l’actualité met des coups de butoir dans mes convictions. Je suis désemparée et je pourrais céder aux sirènes des raccourcis. Je me surprends à penser court, à penser radical, à penser expéditif. Je me surprends à penser l’espace de quelques secondes que tous ces types qu’on avait plus ou moins repéré, il faudrait les coller dans un camp pour les empêcher de nuire. Enfermer des gens par prévention. Ça m’a traversé l’esprit. Oui. Ce que l’EI réussit à faire, c’est un travail d’usure, un travail de sape. User les convictions de gens raisonnables à coups d’actes gratuits, monstrueux, quotidiens, mais permanents. Pour l’instant, ça tient. Ce ne sont que des pensées qui m’effleurent et je les chasse rapidement parce que ça ne me ressemble pas. Mais tout ça tourne en boucle dans ma tête. Et de s'interroger : est-ce ainsi que les dictatures s’installent ? Par le doute ? La peur ? Les raccourcis ?

Par Thomas CLUZEL

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