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Liasse de dollars

Panama Papers

6 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : une centaine de médias internationaux ont commencé à divulguer des informations sur des avoirs cachés dans des paradis fiscaux par des dirigeants politiques, des personnalités sportives et des organisations criminelles.

Liasse de dollars
Liasse de dollars Crédits : Amr Dalsh

« Panama Papers », le nom ferait presque rêver. Et de fait, il y est non seulement question d'évasion, mais aussi d'un extraordinaire périple planétaire, qui embrasse tous les continents et tous les océans, du Luxembourg au Panama, de la Suisse aux îles Vierges britanniques, des îles Samoa aux Seychelles et de Monaco aux Bahamas. "Panama Papers", le nom s'affiche partout, ce matin, à la Une de la presse. Et pour cause, au total ce sont pas moins de 107 medias, réparties dans 77 pays, tous coordonnés par le Consortium international des journalistes d’investigation, qui ont eu accès à cette masse d’informations inédite tant par son ampleur que par son contenu. C'est tout simplement la fuite de données la plus massive de l’histoire du journalisme : 11,5 millions de fichiers et plus de 2 600 giga octets de données secrètes (soit 1500 fois Wikileaks). A lui seul, un journaliste aurait mis sans doute plusieurs décennies, en travaillant jour et nuit, pour explorer l'ensemble de ces fichiers.

Finalement, 378 journalistes auront été mobilisés, pendant près d'un an, pour découvrir, étudier et analyser cette base de données, qui jette une lumière pour le moins crue sur le monde opaque de la finance offshore et des paradis fiscaux. Car ici, il n’est plus seulement question des cas particuliers d’une seule banque, comme lors des « Swiss Leaks » de HSBC (en 2015) ou des « UBS Leaks » (en 2016), ni même du rôle joué par une place financière comme dans les « Lux Leaks » (en 2014). Comme l'écrit le journal LE MONDE, l'un des 107 médias à révéler l'affaire, ce matin, les « Panama Papers » offrent une cartographie, presque en temps réel, d’un pan entier de la finance mondiale jusqu’alors à l’abri des regards.

Qu'y découvre-t-on ? Qu’outre des milliers d’anonymes, douze chefs d’État et de gouvernement (dont six en activité), 128 responsables politiques et hauts fonctionnaires de premier plan, mais aussi 29 membres du classement Forbes des 500 personnalités les plus riches de la planète, sans oublier des grands noms du sport, des célébrités ou des personnalités sous le coup de sanctions internationales, ont eu recours à des montages offshore pour dissimuler leurs actifs. Parmi eux figurent, notamment, le premier ministre islandais en personne, deux de ses ministres (à l'économie et à l'intérieur) et le chef de son parti ; mais aussi des proches du président russe Vladimir Poutine, en particulier son meilleur ami et parrain de sa fille cadette ; également des sociétés liées à la famille du président chinois Xi Jinping ou du président ukrainien Petro Porochenko ; des affaires réalisées par le père aujourd'hui décédé de l'actuel Premier Ministre britannique David Cameron. Et puis on y retrouve également le nom de certaines célébrités, comme le footballeur argentin et multiple ballon d'or Lionel Messi ou celui du président suspendu de l’UEFA, Michel Platini.

Comment tout cela a-t-il pu être découvert ?

Toutes ces informations seraient restées secrètes, sans l’intervention d’une source anonyme, qui a commencé début 2015 à transmettre cette mine d’or aux journalistes de la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG. Cette source a remis gracieusement au quotidien de Munich les fichiers d'une firme, le cabinet panaméen Mossack Fonseca, l’une des clés de voûte aujourd'hui du business mondial des paradis fiscaux. Pourquoi la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG ? Parce que le journal avait entrepris d’enquêter, justement, sur le rôle du fameux cabinet dans les accusations de fraude fiscale visant la Commerzbank, la deuxième plus grosse banque d’Allemagne. Et puis, devant l’ampleur des données, 11,5 millions d'archives de la société entre 1977 et 2015, le quotidien allemand a décidé de faire appel au Consortium international des journalistes d’investigation et ses partenaires habituels.

Au cœur de cette nouvelle enquête, il y a une firme, Mossack Fonseca, spécialiste de la domiciliation de sociétés offshore.

Les « Panama Papers » mettent en lumière un incroyable tableau : plus de 214 000 entités offshore, créées ou administrées par Mossack Fonseca, le tout dans 21 paradis fiscaux différents et pour des clients issus de plus de 200 pays et territoires. Autant dire que Mossack Fonseca est aujourd'hui considéré comme une véritable plaque tournante du blanchiment, où vient notamment se recycler l’argent du crime et de la fraude. Pour être tout à fait exact, toutes les sociétés offshores des « Panama Papers » ne sont pas illégales ou opaques, certaines ont même une activité économique véritable et déclarée. Mais une grande majorité d’entre elles sont utilisées comme sociétés écrans, pour dissimuler l’identité de leurs propriétaires réels. En d'autres termes, l’offshore n’est pas illégal en soi, cela dépend de ce que l’on fait avec. Et le problème posé par ces juridictions offshores, c’est justement qu’on ne sait pas ce qui s’y passe. Car les clients les plus sensibles, ceux qui désirent se dissimuler et surtout rendre leurs avoirs intraçables, sont protégés par trois ou quatre sociétés successives, créées aux quatre coins de la planète, qui s’emboîtent comme des poupées russes pour compliquer le travail des autorités fiscales et judiciaires. C'est la raison pour laquelle il est généralement ardu, voire impossible, de remonter leur piste.

Et c'est d'ailleurs, aussi, la raison pour laquelle, interrogé sur son rôle et ses responsabilités, Mossack Fonseca se défend aujourd'hui d’avoir offert directement ces services à ces clients et renvoie la responsabilité vers les quelque 14 000 intermédiaires. Dans un récent entretien accordé à la télévision panaméenne, le co-fondateur de la société l’a comparé à une usine de voitures, qui n’est pas responsable des forfaits commis par des voleurs, à l’aide des véhicules qu’elle a produits.

Quoi qu'il en soit, ce que prouvent aujourd'hui les « Panama Papers », c’est avant tout qu'en dépit des révélations successives et de la volonté affichée des États à réguler les paradis fiscaux, il demeure toujours aisé pour les banques et leurs clients de se jouer des réglementations nationales. A chaque nouveau tour de vis, inspiré par la pression internationale, les artisans méticuleux de l’offshore comme le cabinet Mossack Fonseca trouvent une nouvelle parade, pour préserver la discrétion de leurs clients. En clair, ce ne sont pas les lois anti-blanchiment qui manquent aujourd'hui, mais le contrôle de leur application qui doit être renforcé. Voilà ce que viennent de prouver, une nouvelle fois et de manière ô combien spectaculaires, les révélations de ces « Panama Papers ».

Par Thomas CLUZEL

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