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La première ministre britannique Theresa May (g) et le président de la Commission Européenne, Jean-Claude Junker (d)

Pas de rupture sans vaisselle cassée

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Accusée de sous-estimer la complexité des négociations sur le Brexit, Theresa May juge que la seule façon d'obtenir un bon accord pour son pays serait de lui accorder la victoire aux prochaines élections anticipées.

La première ministre britannique Theresa May (g) et le président de la Commission Européenne, Jean-Claude Junker (d)
La première ministre britannique Theresa May (g) et le président de la Commission Européenne, Jean-Claude Junker (d) Crédits : JUSTIN TALLIS - AFP

A première vue, tout s'était bien passé. Sur le perron, d'abord, chacun semblait de bonne humeur. Et à la sortie, ensuite, rappelle THE DAILY TELEGRAPH, l'un et l'autre avait même parlé d'entrevue « constructive ». Mais, tout ça c'était avant que le très respectable FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG, ainsi que l'écrit son confrère de Londres THE GUARDIAN, ne publie une version bien différente des événements. Ou plus exactement, avant que Jean Claude Junker ne raconte dans les colonnes du journal de Francfort son dîner à Londres, la semaine passée, avec Theresa May. « J'ai quitté le 10 Downing Street plus sceptique que je ne l'avais jamais été », a-t-il notamment affirmé, s'agissant de l'état de préparation des négociations sur le "Brexit". Face à la Première Ministre britannique, laquelle considère que le "Brexit" n’entraînera pas de facture à régler pour son pays, le président de la Commission Européenne aurait même poussé l'humiliation jusqu'à lui montrer les milliers de pages de la copie du traité d'adhésion à la Croatie, manière de signifier à son interlocutrice qu'elle sous estimait, sans doute, la complexité du dossier. Un geste que fustige, notamment, l'éditorialiste du magazine THE SPECTATOR (qui avait soutenu le oui au référendum). Pour lui, le dédain qu’a exprimé Juncker à l’égard de May traduit son mépris du choix démocratique des Britanniques de sortir de l’Union Européenne. Avide de pouvoir, sournois et méprisant, Juncker incarne, dit-il, l’Union européenne dans ce qu’elle a de plus laid.

A présent, toute la presse britannique y va donc de sa petite réinterprétation de ce dîner, tantôt qualifié de « désastreux », tantôt de « glacial », parfois « piquant », « amère » ou carrément « dégoûtant ». De son côté, Theresea May, interrogée sur la BBC, a dit ne pas avoir le même souvenir de cette rencontre. Reste que les fuites parues dans la presse sur la teneur de cette rencontre prouvent au moins une chose, résume THE GUARDIAN, combien les désaccords sont encore profonds entre les deux parties. Et c'est aussi, d'ailleurs, ce que laisse entendre une autre révélation. Selon THE SUNDAY TIMES, Jean-Claude Juncker se serait empressé, à la suite de ce dîner, de contacter Angela Merkel, à qui il aurait décrit Mme May comme vivant « dans une autre galaxie ».

Hier, dans une tribune publiée par le journal local WESTERN MORNING NEWS, Theresa May, accusée d'entretenir des illusions sur l'issue des négociations sur le "Brexit" a choisi pour se défendre d’accuser l'Union européenne de se liguer pour obtenir le divorce le plus avantageux. Ce que THE IRISH TIMES résume, lui, d'une phrase : Pour l’Europe, l’enjeu principal des négociations est de savoir comment nuire le plus possible à l’économie du Royaume-Uni.

Faux, lui rétorque DE STANDAARD : Il ne s’agit ni de rancœur ni d’amertume. C'est l’essence-même de l’Union qui est aujourd'hui en jeu. Les Britanniques cherchent à s’exonérer des normes européennes. Mais l’Union ne peut en aucun cas accepter que les Britanniques rivalisent ici avec nos entreprises, sans suivre nos règles. Nous ne sommes pas le Far West, où tout est possible, mais un endroit où les normes s’appliquent et des protections sont prévues. Voilà pourquoi, désormais, l’Union n’a pas le choix. Elle doit insister sur sa position sans aucune concession. Une analyse que partage, également, le site de la DEUTSCHLANDFUNK. Pourquoi ? Parce qu’en lieu et place de l’UE, on verra très bientôt se profiler 27 pays individuels, défendant chacun leurs intérêts économiques particuliers et qui, pour cette raison, en dépit de toutes les grandes lignes tracées, seront bien plus prompts à faire d’étranges compromis servant leurs propres intérêts (la protection des relations économiques mutuelles et les emplois qui y sont liés). Les Britanniques, d’ailleurs, connaissent bien ce jeu. Ils sont même passés maîtres dans l’art d’imposer leurs propres intérêts, en concluant des coalitions changeantes au sein de l’UE. Car chacun le sait, les déclarations ronflantes déclamées au préalable ont généralement peu en commun avec la dure réalité des négociations, où chacun défend bec et ongles ses propres avantages. Voilà pourquoi, la réponse de Bruxelles doit être à la fois simple, déterminée, cohérente et homogène.

Bien évidemment, toute cette histoire, note EL PAIS ne fait au fond que prouver, un peu plus encore, combien la rupture de Londres avec le reste de l'UE ne sera, en réalité, pas aussi rapide, indolore et surtout aussi victorieuse pour les Britanniques que cela avait été promis lors de la campagne pro-"Brexit". Et c'est aussi la raison pour laquelle la seule façon d'obtenir un bon accord pour la Grande-Bretagne serait, toujours selon la Première Ministre britannique, de lui accorder désormais la victoire lors des élections législatives anticipées le 8 juin prochain. « Plus que jamais, a-t-elle répétée hier, nous avons besoin d'une direction forte et stable ». En réalité, le prétexte de l’intérêt national est un mensonge, estime pour sa part la FRANKFÜRTER RUNDSCHAU. Si la chef de file des conservateurs a convoqué des élections anticipées, elle l’a fait pour une seule raison : dans les sondages, son parti devance aujourd'hui de plus de 20 points le Labour. Et pour cause, le parti travailliste qui agrégeait préalablement des voix jeunes, urbaines et progressistes (c'est-à-dire aux antipodes du "Brexit") a tourné aujourd'hui le dos à une partie importante de son électorat, privilégiant désormais le discours du repli sur soi, note à nouveau EL PAIS. Et si Theresa May réussit à sauvegarder ne serait-ce que la moitié de son avance, cela signifie d'abord et surtout qu'elle pourra gouverner comme elle l’entend, forte d’une majorité plus confortable. En revanche, cela ne signifie pas que des élections à la va-vite permettront un Brexit vite fait bien fait. Pour la première fois, un sondage paru dans THE TIMES, la semaine dernière, a montré qu’une majorité de Britanniques regrettait à présent le résultat du référendum du 23 juin en faveur d’une sortie de leur pays de l’Union européenne.

Par Thomas CLUZEL

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