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Christiane Taubira, ex garde des Sceaux.

“Pas en son nom”

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la déchéance de nationalité aura eu raison de Christiane Taubira. La garde des Sceaux, devenue une icône de la gauche et une cible privilégiée de la droite et de l'extrême droite depuis 2012, a remis hier sa démission.

Christiane Taubira, ex garde des Sceaux.
Christiane Taubira, ex garde des Sceaux. Crédits : Christian Hartmann - Maxppp

“Pas en son nom”, c’est le titre de l’édito signé du quotidien berlinois TAGESZEITUNG consacré à la démission de Christiane Taubira, la garde des Sceaux qui, selon le journal cité par le Courrier International, ne pouvait plus supporter le gouvernement avec son virage à droite, sous prétexte de lutte contre le terrorisme. La ministre ne voulait pas y associer son nom. Et en ce sens, sa démission l’honore écrit l'éditorialiste, car ce n’est pas un retrait, dit-il, mais un acte de résistance politique.

Et puis ce départ est évidemment lourd de sens pour François Hollande et Manuel Valls. Christiane Taubira incarnait, en effet, les valeurs fondamentales de la gauche au sein du gouvernement. Et voilà pourquoi, il faut y voir un signal d’alarme face au sacrifice des droits fondamentaux en France, écrit encore le journal, avant d'en conclure : sous la pression de l’extrême droite mais aussi de l’opinion publique, François Hollande semble aujourd'hui ne plus savoir distinguer la gauche de la droite.

Si on lit entre les lignes du communiqué du gouvernement, il semble que c’est la déchéance de nationalité qui a provoqué le départ de la ministre. Mais depuis 2012 et sa nomination, ce n’était pas là, en réalité, la seule pomme de discorde avec le gouvernement et plus particulièrement avec son collègue Manuel Valls. Et le magazine SLATE de citer pêle-mêle, le démantèlement des camps de Roms, le projet de loi antiterroriste, la lutte contre le “délit de faciès” lors des contrôles d’identité, ou bien encore la réforme de la justice des mineurs. Sans compter que ces désaccords n’étaient sans doute pas les seuls. Pendant longtemps, la ministre a répété sa volonté d’être solidaire avec le gouvernement, s’imposant le silence pour des menus désaccords. On imagine donc qu'elle a dû avaler bien d’autres couleuvres encore, qui n’ont pas toujours émergé.

Plus profondément, c’est toute la vision de ce qu’est la gauche et de la politique que doit mener le gouvernement, qui froissait Christiane Taubira.

Une page symbolique se tourne définitivement, analyse LE TEMPS de Lausanne, celle des années «sociétales» de la présidence de François Hollande, dont le maintien de la mère du mariage pour tous entretenait encore le souvenir vivant. Il y a peu, la ministre s'était d'ailleurs émue de ce que la gauche avait adopté, selon elle, les mots de la droite.

Seulement voilà, Christiane Taubira était-elle encore seulement audible, interroge le journal ? Elle n’était probablement plus qu’une conscience morale à l’heure des reniements d’un gouvernement donnant l’impression de pencher de plus en plus à droite, en économie comme en termes sécuritaires. Or à l'évidence, ces reniements, justement, semblent avoir la faveur d’une majorité des Français. Et en ce sens, son départ du gouvernement peut donc être tout autant interprété comme un aveu de faiblesse que comme un gage donné par François Hollande au parti Les Républicains et à ses alliés. En d'autres termes, la ministre n’avait plus sa place dans un exécutif qui, sans majorité franche et pour tenir jusqu’à l’élection présidentielle, cherche à présent à composer avec l’opposition.

Et c'était d'ailleurs bien l'objectif du "Patriot Act" à la française, annoncé par François Hollande au lendemain des attentats du 13 novembre, rappelle pour sa part THE NEW YORK TIMES. L'objectif du chef de l'Etat était triple : rassurer la nation, réaffirmer son autorité personnelle et reprendre l’ascendant sur la droite. Au moment de son intervention au Parlement, rares furent d'ailleurs les socialistes, encore sous le choc des événements, à prendre cette proposition au sérieux. Et pour cause puisque Hollande et Valls s’y étaient tous deux opposés avec véhémence quand Nicolas Sarkozy avait évoqué cette éventualité dès 2010. Sauf qu'entre temps, les résultats spectaculaires du FN lors des régionales, en décembre, ont changé la donne. Et la publication de plusieurs sondages donnant une grande majorité de Français favorables à ce genre de loi a sans doute persuadé le chef de l'Etat, dont la cote de popularité reste en berne, de tenir cet engagement.

Voilà pourquoi, pour Manuel Valls que les états d’âme de l’ex-garde des Sceaux agaçaient, cette démission est bel et bien un soulagement, sinon une victoire, estime LE TEMPS. Le premier ministre a désormais, en principe, le champ libre pour faire voter d’ici quelques jours la réforme de la Constitution, décidée par le gouvernement et à laquelle Christiane Taubira s’opposait. Dès hier, à l'issue du conseil des ministres, on a d'ailleurs appris que cette déchéance ne viserait pas les seuls binationaux, dont il n’est plus fait mention, mais tous les Français. Même si dans la réalité, la France ne pouvant pas créer des apatrides, cette disposition constitutionnelle ne s’appliquera bel et bien qu’aux binationaux, les personnes uniquement françaises encourant elles une déchéance de citoyenneté, dont les contours restent d'ailleurs à préciser. Enfin, notons que la droite sera heureuse d’apprendre que non seulement les auteurs de crimes mais aussi de délits en lien avec une entreprise terroriste (association de malfaiteurs, opération de financement, etc.) seront désormais visés.

Un coup dur à l'idéal républicain ?

C'est en tous les cas le sens de cet article du NEW YORK TIMES, repéré par le Courrier International, lequel rappelle qu'en français, le mot “déchéance” a plusieurs sens, guère réjouissants. Il évoque le déclin d’une civilisation ou la dégradation du tissu social. Et en droit, il caractérise la perte d’un droit ou d’une fonction, à titre de sanction : la citoyenneté, par exemple. Or si la question de la citoyenneté revêt une grande importance dans tous les pays, elle joue un rôle très particulier dans l’histoire et l’identité de la France. Car c’est la Révolution française qui a inventé la conception moderne de citoyenneté nationale et qui a théorisé l’égalité des droits.

Grâce à son héritage révolutionnaire, la France jongle aujourd'hui entre le droit du sang et le droit du sol. Et c’est tout à fait compréhensible dans un pays comme la France, qui non seulement est une terre d’immigration mais qui croit aveuglément à ses capacités d’assimilation et d’intégration. Du moins jusqu’à présent. Voilà pourquoi, conclue le quotidien américain, la décision de François Hollande est en réalité un aveu de faiblesse, la preuve que la mission républicaine de la France a échoué.

Par Thomas CLUZEL

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