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Le mollah Haibatullah Akhundzada, nouveau chef des taliban afghans

Peut-on espérer la paix en Afghanistan ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : dix morts dans un attentat suicide près de Kaboul, après la désignation par les taliban afghans de leur nouveau dirigeant, le mollah Haibatullah Akhundzada.

Le mollah Haibatullah Akhundzada, nouveau chef des taliban afghans
Le mollah Haibatullah Akhundzada, nouveau chef des taliban afghans Crédits : Handout

Hier, la désignation officielle du nouveau chef des talibans, réputé avoir les mêmes positions que son prédécesseur, le mollah Mansour tué quatre jours plus tôt par un drone américain, ne semble pas de nature à se montrer très optimiste sur l’issue du conflit. Et d'ailleurs, c’est par un attentat suicide que les talibans ont marqué la désignation de leur nouveau leader : moins d'une heure après cette annonce, un kamikaze taliban s’est, en effet, jeté sous un minibus transportant du personnel judiciaire, dans les faubourgs de Kaboul, provoquant la mort d’au moins dix personnes.

Une preuve de plus que l'offensive de printemps, lancée le mois dernier, se poursuit. Et la confirmation que le mouvement taliban s’est nettement renforcé, depuis que les armées occidentales ont abandonné le combat fin 2014, au point de ne jamais avoir paru aussi puissant depuis son écrasement par l’armée américaine en 2001. A en croire le communiqué qu’ils ont diffusé pour annoncer leur offensive, ils espèrent non seulement gagner du terrain dans les régions rurales, mais aussi conquérir des centres urbains, assure notamment une récente analyse de l’AFGHANISTAN ANALYSTS NETWORK, l’un des meilleurs centres de recherche en la matière. Ou quand les talibans paraissent nourrir, cette année et plus que jamais, de grandes ambitions.

Reste que le nouveau leader des talibans devra être en mesure de faire la synthèse entre différents courants. La désignation, l'été dernier du Mollah Mansour à la tête du mouvement islamiste, avait en effet mis au jour de profonds différends. Certains cadres avaient d'abord refusé de lui faire allégeance. D'autres avaient fait sécession. Son successeur aura donc la tâche d'unifier le mouvement. Or à ce titre, la désignation hier d’Haibatullah Akhundzada révèle un choix relativement inattendu, car le mollah n’était pas considéré comme figurant parmi les favoris. Ce quinquagénaire, dont l’âge précis n’est pas connu, a davantage fréquenté les écoles religieuses que les champs de bataille. En revanche et selon le quotidien local DAWN, il est connu pour ses prises de positions agressives à l’encontre du gouvernement afghan et des troupes étrangères encore présentes dans le pays. Ce qui signifie qu'il devrait marcher dans les pas de son prédécesseur. Or en ce sens, ajoute son confrère THE DAILY TIMES, sa nomination n’apaisera pas complètement les dissensions entre les différentes mouvances insurgées.

Seule certitude, le mollah Mansour, assassiné samedi dernier par les États-Unis, a été remplacé par aussi dur que lui. D'où cette question : les assassinats ciblés servent-ils à quelque chose ? Bien sûr, l’assassinat d’un dirigeant ennemi est un acte tentant. En période de crise aiguë, il peut apparaître comme une arme miracle, susceptible de produire de gros effets, avec des moyens réduits. Seulement voilà, il s’agit là presque toujours d’une illusion, peut-on lire dans les colonnes du TEMPS de Lausanne. Très rares sont, en effet, les occasions où la mort d’un homme, aussi important soit-il, modifie les données d’un conflit. Pour y avoir régulièrement recouru dans leur histoire, les États-Unis devraient, d'ailleurs, en être conscients. Et pourtant, ils continuent à le faire.

D'où ce commentaire de la juriste et ancienne conseillère au sein des ministères de la Défense et des Affaires étrangères, Rosa Brooks, dans la revue FOREIGN POLICY, citée par le Courrier International. C’est une étape importante sur une route qui ne va nulle part. Nous avons déjà passé cette étape des dizaines de fois, dit-elle, rappelant notamment une série d’annonces du même genre concernant des leaders de Daech, des chebabs somaliens ou d’Al-Qaïda. Or aucune de ces organisations n’a été éliminée. Pis encore, puisque les talibans se sont même renforcés depuis la mort du mollah Omar, en 2013. Et la juriste de fustiger ainsi ce qu'elle nomme la “pensée magique”, qui sous-tend la politique américaine des assassinats ciblés. L’idée qui justifie ces assassinats est qu’ils affaiblissent et désorganisent les mouvements rebelles et terroristes, tout en dissuadant de potentiels leaders ou recrues. Malheureusement, cela ne semble tout simplement pas marcher comme prévu. Pour elle, ces programmes d’assassinats antiterroristes sont comparables à des rituels magiques destinés à éloigner les monstres et les démons. Leur efficacité est nulle, mais cela n’empêche pas d’y croire.

De son côté THE WASHINGTON POST se montre à son tour sceptique et rappelle, notamment, que le chef taliban visé n’était pas le seul obstacle à un règlement du conflit en Afghanistan, ni même le plus important. Pour le quotidien américain, souvent critique à l’égard de la politique étrangère d’Obama, tant que le président ne lèvera pas ces obstacles (en particulier sa propre réticence à fournir un soutien adéquat à l’armée afghane), la mort du chef taliban déjà remplacé, quatre jours plus tard, ne devrait pas beaucoup améliorer une situation en voie de détérioration.

Enfin la mort du mollah Mansour soulève une autre question délicate ; l’équation liant le Pakistan et l’Afghanistan. Le commandant suprême du mouvement taliban a été tué par un drone américain, alors qu'il rentrait d’Iran et venait de pénétrer en territoire pakistanais. C'est là-bas que sa voiture de location a explosé, note THE DAILY TIMES, le journal pakistanais qui ne s’étonne guère, d'ailleurs, que les papiers du chef des insurgés afghans (qui ont permis l'officialisation de sa mort) aient été récupérés sur place, intacts.

Mais surtout, cette attaque marque un tournant dans le processus de paix, en modifiant une fois encore l’équation liant le Pakistan et l’Afghanistan. On a maintenant la preuve, écrit son confrère DAWN, que le mollah Mansour se trouvait au Pakistan, comme le mollah Omar et comme Oussama Ben Laden, tué à Abbottabad il y a maintenant cinq ans. Et le journal d'insister, plus que jamais, Islamabad doit avoir une position claire au sujet des talibans, faute de quoi les conditions de sécurité dans la région continueront à se détériorer. Sans compter renchérit enfin THE NATION, que les États-Unis se retrouvent de nouveau à couteaux tirés avec le Pakistan, dont le Premier ministre dénonce l’ingérence, et ce près de quinze ans après l’invasion de l’Afghanistan.

Par Thomas CLUZEL

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