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Le président algérien Abdelaziz Bouteflika.

Algérie : pour que rien ne change

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : le Parlement algérien a adopté hier une réforme de la Constitution voulue par le président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 17 ans.

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika.
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika. Crédits : Ramzi Boudina - Maxppp

Contrairement aux apparences, nous ne sommes pas ici en France mais en Algérie. Hier, le Parlement a en effet adopté une nouvelle Constitution à une écrasante majorité : 499 «oui», deux «non» et 16 abstentions. A cette nuance près, toutefois, que la quasi totalité des partis de l’opposition avaient choisi de boycotter la séance. Seulement voilà, arithmétique oblige, les voix de la majorité étant suffisantes pour faire passer le texte, cette défection ne pouvait pas peser bien lourd sur l'issue du vote. En clair, le Parlement a joué son rôle de chambre d'enregistrement, députés et sénateurs gravitant autour de l’Exécutif étant ravis de posséder ainsi une main levée au bout du bras tendu.

Réelle avancée ou arnaque ?

La question est notamment posée en ces termes à la Une d'EL WATAN.  Dans sa stricte lettre, la révision constitutionnelle proposée est une consécration incontestable de la norme démocratique. Ou dit autrement, avec la présente révision, la Constitution réunit enfin les principaux matériaux nécessaires à la construction démocratique. Mais cela est-il pour autant suffisant ? Assurément non. Depuis 1988, l’expérience algérienne  a d’ailleurs montré tout l’inverse en révélant, notamment, la volonté tenace et les capacités incommensurables de l’autoritarisme à se régénérer. En clair, le pouvoir finit toujours par se dispenser du respect de la norme, pourtant édictée par lui et de son propre chef. Pour mieux s’affranchir de la règle de droit, le pouvoir autoritaire s’aménage des niches. Et c'est ainsi que de manière souple ou brutale, mais le plus souvent brutale, il arrive à contourner la règle. Ainsi, le pouvoir s’autorise tout sans jamais avoir à rendre des comptes. Il agit sans agir. Il est tout sans être responsable de rien. C’est la loi du confort autoritaire.

Moins vindicatif, son confrère du QUOTIDIEN D'ORAN n'en reste pas moins lucide. S'il est vrai, dit-il, que le projet de révision constitutionnelle a enrichi la loi fondamentale du pays d'amendements et d'articles augurant d'une ère moins antidémocratique et liberticide, en revanche, son adoption ne mettra certainement pas fin à la tentation qu'aura le pouvoir qui l'a consenti, forcé et contraint, d'en détourner l'esprit et d'en dévoyer les concessions. En d'autres termes et sauf à être démenti par ce qui se produira après l'entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, on ne peut que soutenir, a priori, qu'il n'est pas dans l'intention du pouvoir de projeter l'Algérie dans la démocratie, les libertés et l’État de droit, mais d'avoir plutôt usé d'un stratagème qui donne le change et l'illusion qu'elle s'y achemine, alors que fondamentalement tout reste en l'état dans le système politique du pays. 

La révision acte des changements importants.

La principale disposition prévoit le rétablissement de la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels. Mais quand on aura rappelé que c'est Abdelaziz Bouteflika, lui-même, qui avait supprimé cette limitation, on comprend vite que le rétropédalage et le retour à la limitation des mandats n’est, pour l’opposition et les observateurs de la scène nationale, qu’un subterfuge visant à donner au régime une autre image en le montrant soucieux de l’alternance au pouvoir. Et d'ailleurs, à l’issue de cette révision Bouteflika pourra non seulement terminer son quatrième quinquennat, qui court jusqu’en 2019, mais aussi en briguer un cinquième, s’il le souhaite.

Et puis dans cette révision figure un autre article, précise à nouveau EL WATAN, qui consacre l’exclusion de la diaspora algérienne, comprenez des bi-nationaux, des postes politiques de responsabilité. Et pourtant, outre Méditerranée, ils sont des millions à en subir les conséquences : des Algériens qui n’ont jamais renié leurs origines et ont répondu à chaque appel de la nation. Tout en recréant les sinistres «premier et deuxième collèges», le texte prive ainsi le pays des compétences de son émigration qui désormais vivra mal sa stigmatisation. Cette mesure a d'ores et déjà, d'ailleurs, suscitée la colère dans la communauté franco-algérienne, estimée à des centaines de milliers de personnes. 

De son côté, le site ALGERIE FOCUS n'y voit rien d'autre qu'un système d’apartheid dans une république baptisée démocratique et populaire. Décidément, la stratégie de l’équipe au pouvoir est claire, une forme de maccarthysme version Bouteflika, visant la disqualification de tout Algérien porteur d’un projet capable de faire bouger les lignes, en vue du parachèvement d’un projet de société souhaité par tous les démocrates et qui devrait fondamentalement passer par la signature de la fin d’un régime, aujourd'hui mort cliniquement, pour permettre l’émergence d’une deuxième république inspirée des principes universelles de démocratie et de liberté. Et l'éditorialiste d'ajouter, en tout état de cause, notre diaspora ne se fait plus d’illusion sur les visées de l’actuelle direction, qui est animée par une obsession revancharde contre tous ceux qui se sont positionnés contre la réélection du président Bouteflika pour un 4ème mandat lors des présidentielles de 2014.

Une révision constitutionnelle, ça intéresse qui au fond ?

Qu'est-ce qui va changer dans le quotidien de l'Algérien normal, le simple citoyen lambda dont le premier souci est de faire vivre convenablement sa famille ? Réponse du QUOTIDIEN D'ORAN : absolument rien. Loin des salons feutrés où se prennent les décisions, non concerné par les gesticulations stériles d'une opposition en mal de légitimité, fatigué par l'indigence chronique des débats politiques, l'Algérien n'aspire qu'à un meilleur avenir sinon à un immédiat plus clément. Or cette nouvelle Constitution, vendue comme un pas de plus vers un État plus démocratique, ne semble pas concerner grand monde puisqu' aucun débat populaire n'a eu lieu. Pour les Algériens, cette révision est donc un non-événement puisqu'elle n'impacte pas ou peu directement leur quotidien. En somme, cette Constitution consacre un statu quo qui semble de plus en plus pénible à supporter pour des citoyens qui assistent, impuissants, à un "désagrégement" de leur pouvoir d'achat, à des procès consacrant l'impunité et à une "voyourisation" de la sphère politique. 

Et son confrère LIBERTE d'en conclure : plus qu’une histoire de doute ou pessimisme, il s’agit là, bel et bien, d’une conviction partagée que cette nouvelle Constitution a été conçue …  pour que rien ne change.

Par Thomas CLUZEL

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