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Barrage policier lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne

«Profilage racial» ou mesure préventive ?

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : La police allemande a déclaré avoir empêché, dans la nuit du nouvel an, une vague d'agressions comparable à celle subie par plusieurs centaines de femmes à Cologne, il y a un an.

Barrage policier lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne
Barrage policier lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne Crédits : HENNING KAISER - AFP

«Profilage racial» ou mesure préventive ? Après le traumatisme des agressions sexuelles massives perpétrées, l'an dernier, contre des jeunes femmes à Cologne pendant la nuit du nouvel an (agressions qui avaient alimenté les critiques contre la politique de la chancelière en matière d'accueil des migrants), la police avait décidé, cette année, de renforcer les mesures de sécurité : Des caméras de surveillance avaient été installées, auparavant, pour surveiller la place de la gare ; pas moins de 1.800 policiers ont été, par ailleurs, mobilisés pour l'occasion (soit dix fois plus que l'an dernier) ; les accès aux abords du parvis et des deux grandes gares de la cité rhénane ont été filtrés ; enfin la police a soumis à des contrôles, systématiques, des centaines d'hommes aux comportements suspects.

Ou dit autrement, se félicite DIE WELT, l’Etat a enfin adopté des mesures radicales et efficaces pour protéger les citoyens des actes de violence, en faisant sentir sa présence. En particulier, il a traité de simples indices d’agressivité latente comme autant de signes d’une potentielle intention d’agir. Seulement voilà, si le chef de la police s'est défendu d'avoir eu recours, pour cela, à des contrôles au faciès, il n'en demeure pas moins que la plupart des hommes contrôlés présentaient bien, au final, un type maghrébin. Et d'ailleurs, avant même que la fête ne batte son plein, la police avait annoncé sur Twitter qu’elle «contrôlait des centaines de «Nafris» à la gare centrale». Nafris ? Comprenez : des «Nord-africains».

Et le responsable de la police a eu beau regretté l’emploi «malheureux» de ce terme utilisé, en interne, par la police (pour désigner des délinquants ou suspects nord-africains), aussitôt connue la stratégie policière le clivage idéologique a déployé ses effets, note LE TEMPS de Lausanne : D'un côté des cris d’orfraies, en particulier, de la part des Verts qui n'ont pas hésité à hurlé à la discrimination et au délit de faciès. Dans les colonnes du RHEINISCHE POST, la dirigeante des écologistes juge «inacceptable qu’un groupe soit désigné par une abréviation par un organe de l’État comme la police». Elle s’interroge, également, sur la «légalité» d’un contrôle «portant sur plus de 1000 personnes, sur la seule base de leur apparence». Faux procès, répliquent de leur côté les chrétiens-démocrates. Les contrôles «n’ont rien à voir avec la discrimination», a notamment commenté le porte-parole de la CDU au Bundestag. La police n’a fait qu’agir «avec détermination et rigueur», a-t-il commenté sur la chaîne publique ZDF.

Même clivage idéologique, cette fois-ci, chez les éditorialistes de la presse outre-Rhin. Si le quotidien KÖLNER STADT ANZEIGER reconnait que certains puissent trouver choquant le fait que des hommes d’origine africaine ou arabe soient, apparemment, contrôlés uniquement en raison de leur physique il juge, en revanche, que la honte de la Saint Sylvestre l'an dernier justifiait cette rude procédure. Quant à son confrère de la TAZ, il estime que lorsqu'on opte pour la dissuasion psychologique, en procédant à des contrôles à titre préventif, il importe de souligner la présomption d’innocence. Or c’est précisément ce que le préfet de police a omis de faire, créant ainsi l’impression que la couleur de la peau est en soi répréhensible.

Quoi qu'il en soit ce débat montre, une fois encore, le malaise de la société allemande, tant sur les questions de sécurité que de migration. Et pas seulement en Allemagne, d'ailleurs. A ce titre, le journal de Lausanne LE TEMPS se fait notamment l’écho, ce matin, d'une information distillée par le président de la Conférence cantonale des directeurs de justice et de police. Selon lui, il faut muscler la loi pour lutter contre le terrorisme, par exemple, en prévoyant des mesures d’enfermement préventif pour les individus qui seraient susceptibles de passer à l’acte. Susceptibles, certes, mais susceptibles seulement, fait aussitôt remarquer l'éditorialiste, avant d'ajouter presque résigné : On peut prendre le problème par tous les bouts, il faudra bien s’habituer, dit-il, à voir changer les paradigmes de pensée qui ont guidé nos sociétés ouvertes et intégrer, notamment, que les citoyens occidentaux sont peut-être plus prompts, aujourd’hui, à privilégier l’ordre et la sécurité, face à une conception inconditionnelle de la liberté et de l’égalité.

Et de fait, si la logique de nos sociétés occidentales n’était pas encore franchement habituée à ce genre de raisonnement, force est de constater que les choses changent à une vitesse qui n’est que le reflet des traumatismes vécus ces dernières années, par tous les pays qui ont été victimes du terrorisme ou d’agissements criminels de masse.

D'où cette question soulevée par un philosophe, dans les colonnes de l'hebdomadaire hongrois HVG : Allons-nous au devant d'une époque qui sera presque exclusivement dominée par les préjugés, la xénophobie et la stupidité ? Pour lui la réponse ne fait aucun doute. Désormais, la politique en tant que mode de gouvernement rationnel et autorégulé n’existe plus. Seules prédominent la partialité, l’intolérance, la déraison et l’égoïsme. C'est ainsi que nos dirigeants ont aujourd'hui le sentiment d'agir. Or que préconise, justement, l’extrême droite pour y remédier ? Davantage encore de partialité, d’intolérance, de déraison et d’égoïsme, avec un succès littéralement explosif.

Et le quotidien tchèque HOSPODARSKE NOVINY d'en conclure : 2017 pourrait changer beaucoup de choses. Tandis qu'en Allemagne, tout le monde s'attend à ce que le parti d’extrême droite AfD devienne, cette année, la deuxième force politique du pays ; alors qu'aux Pays-Bas le populiste Geert Wilders espère décrocher, au printemps, le poste de Premier ministre ; et tandis qu'en France la chef de file du Front National Marine Le Pen, elle, n’a jamais été aussi proche de s’installer à l’Elysée, cette nuit de la Saint-Sylvestre 2017 à Cologne n'est probablement qu'un avant-goût des débats nauséabonds qui nous attendent partout, cette année, en Europe.

Par Thomas CLUZEL

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