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Propagande et manipulation

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Steve Jobs pour justifier l’aide aux réfugiés syriens, Aylan et la propagande de l’EI, la contre offensive médiatique des pays du Golfe et les agents du renseignement américain manipulés par leur hiérarchie.
Attention à la manipulation
Peut-être l'avez vous remarqué, depuis quelques jours circule sur les réseaux sociaux un tweet contenant une photo en noir et blanc de Steve Jobs, largement reconnu comme un visionnaire et l'un des pionniers de la révolution de l'ordinateur personnel, photo accompagnée d’un texte, rappelant qu’il est aussi le fils d’un immigré syrien. Et l'on comprend aisément le sens de ce message, alors même que les pays de l'Union Européenne semblent effrayés aujourd'hui à l'idée de devoir accueillir des réfugiés, syriens en particulier. C'est d'ailleurs ni plus ni moins le sens de cette tribune du HUFFINGTON POST, laquelle insiste sur le fait que les xénophobes d'Europe devraient y repenser à deux fois avant de refouler les demandeurs d’asile à leur porte. Tribune qui s'achève par ces mots : peut-être avez entendu parlé de lui, son nom : Steve Jobs.

Steve Jobs
Steve Jobs

Sauf que ce message largement relayé, puis décliné en d’autres messages tournant tous autour du même argument pose également cette question : faut-il être le futur Steve Jobs pour avoir le droit d'être sauvé et accueilli ? Et c'est là que réside toute l'ambigüité de ce tweet, c'est à dire, précise le magazine SLATE, le risque de considérer un enfant de migrant comme un capital humain, là où on pourrait aussi et surtout y voir un humain tout court. Ou pour le dire autrement, ce n’est parce que le petit Aylan, 3 ans, aurait pu inventer la prochaine disruption du secteur high-tech ou qu’il aurait pu être à l’origine du Candy Crushdes années 2030 qu’il méritait d’être sauvé. Sans compter, conclue toujours le magazine SLATE que l’argument est aussi à double-tranchant : on s’étonne que la « fachosphère » n’ait pas encore répliqué par la photo d’un criminel en série, enfant de migrants syriens. Sans doute une question d’heure à moins qu'elle ne l'ai déjà fait.

Et d'ailleurs, l'organisation Etat Islamique, elle, a déjà récupéré la photo du petit Aylan à des fins de propagande.
La photo figure dans le dernier numéro de la revue DABIQ, qui diffuse en anglais la propagande de l’EI, rapporte notamment le site Internet du SPIEGEL. L’article qui l’accompagne, titré “Les dangers d’abandonner le califat”, met en garde les candidats à l’exil contre un sort funeste, s’ils venaient à quitter la région contrôlée par Daech, en Irak et en Syrie. En d'autres termes, précise à son tour THE GUARDIAN cité par le Courrier International, l’utilisation de cette photo suggère que les réfugiés qui cherchent à fuir la brutalité de la guerre civile en Syrie méritent leur sort.

Toujours sur fond de crise migratoire, les riches monarchies du Golfe accusées de ne rien faire pour aider les réfugiés et en particulier de n'en accueillir aucun se sont lancées, quant à elles, dans une contre-offensive médiatique, qui là encore, sent à plein nez la manipulation.
Diffusée par plusieurs médias et abondamment reprise par la
, une infographie clame désormais que plus de 750 000 syriens résident actuellement en Arabie saoudite : parmi eux, plus de 500 000 s’y sont vu accorder un permis de travail, 100 000 bénéficient d’un visa étudiant, le reste ayant rejoint le royaume au titre du regroupement familial. De son côté, le Koweït a également annoncé l’extension automatique des permis de résidence dont bénéficient quelque 120 000 Syriens vivant déjà sur son sol. En clair, les pays du Golfe, lesquels ne sont pas signataires de la convention des Nations Unies (qui définie le statut de réfugié) et qui ne sont donc pas contraints de proposer l’asile à des migrants, se justifient désormais avec ce leitmotiv : nous traitons les Syriens comme des « résidents » et non comme des « réfugiés ».

Des arguments, en réalité, dénoncés comme spécieux par tous ceux qui y voient avant tout une immigration économique choisie et de longue date. Les pays du Golfe se sont, en effet, de tout temps appuyée sur une main-d’œuvre venue d’ailleurs, pour faire tourner leurs économies : en 2013, le secteur privé employait 90 % de travailleurs étrangers en Arabie saoudite, 91 % au Koweït et jusqu’à 99,5 % aux Emirats arabes unis, selon AL JAZEERA, repris sur le site Big Browser. Sans compter, souligne à son tour la BBC, que les Syriens ne peuvent entrer dans les pays du Golfe qu’après avoir obtenu un permis de travail ou un visa touristique. Or non seulement la procédure est coûteuse mais il y a, par ailleurs, une perception répandue que la plupart de ces Etats ont mis en place des restrictions non-écrites qui rendent, en pratique, difficile aux Syriens d’obtenir un visa.

D'où cet édito à lire sur le site panarabe RAI AL-YOUM. Les pétromonarchies du Golfe nous ont rebattu les oreilles sur les ondes de leurs toutes-puissantes chaînes satellitaires avec des appels répétés à soutenir le peuple syrien. Or non seulement elles refusent de les accueillir, mais elles ont jusqu’à exclure de l’accès aux écoles et aux hôpitaux les travailleurs immigrés arabes qui vivent et travaillent chez eux depuis des années. Pis encore, puisque sous prétexte d’aider le peuple syrien, elles contribuent également à alimenter la guerre et à y entretenir la discorde confessionnelle, en envoyant armes et argent.

Enfin dernière forme de manipulation, ce matin, avec une révolte pour le moins inhabituelle chez les agents du renseignement américain.
Selon le site du DAILY BEAST, une cinquantaine d’agents dépendant du ministère de la Défense accusent aujourd'hui leur hiérarchie d’avoir modifié leurs informations sur Daech, pour respecter la ligne officielle du gouvernement, selon laquelle les Etats-Unis sont en train de gagner la bataille contre l’EI et le Front Al-Nosra. Ils affirment que certains de leurs rapports ont été modifiés, pour minimiser les succès des djihadistes et présenter ces organisations comme plus faibles qu’elles ne sont. Ou quand la guerre des armes ne suffit plus et qu'il faut y adjoindre, à présent, celle de l'information.

Par Thomas CLUZEL

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