LE DIRECT
Opération d'évacuation de civils syriens, dans deux enclaves pro-gouvernementales près d'Alep

Quand la route de la paix emprunte des chemins minés

5 min
À retrouver dans l'émission

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Des milliers de Syriens ont été évacués de localités assiégées, quatre jours après l'interruption de l'opération par un attentat qui a fait une centaine de morts.

Opération d'évacuation de civils syriens, dans deux enclaves pro-gouvernementales près d'Alep
Opération d'évacuation de civils syriens, dans deux enclaves pro-gouvernementales près d'Alep Crédits : OMAR HAJ KADOUR - AFP

Il était 4 heures, hier, lorsque dans une banlieue de la ville d'Alep des milliers de Syriens, coincés dans des secteurs encore assiégés par les rebelles, ont été évacués. Pas moins de 3000 résidants de deux enclaves pro-gouvernementales ont quitté la zone, rapporte la presse officielle. En contrepartie, quelques 500 personnes (dont de nombreux insurgés) sont, eux, partis de deux localités, fiefs de l’opposition près de Damas, à destination de la province rebelle d’Idlib, dans le nord du pays. Une opération croisée menée en vertu d'un projet complexe, conclu entre le régime et les rebelles, avec le parrainage de leurs alliés respectifs : l'Iran d'un côté et le Qatar de l'autre, rappelle pour sa part le site de la chaîne américaine CNN. Après des années à vivre sous les bombes et à souffrir des pénuries de vivres, d’eau, de médicaments et autres produits de première nécessité, ces habitants évacués espèrent, à présent, pouvoir prendre un nouveau départ. Au total, on estime à 30 000 le nombre de personnes qui devraient, ainsi, être transférées d'ici deux mois. Autant de transferts qui ne font pas, pour autant, l'unanimité. Au prétexte qu'ils ne sont pas aujourd'hui supervisés par l’ONU, les détracteurs de ces évacuations affirment qu’elles correspondent, en réalité, à des déplacements forcés le long de lignes à la fois politiques et sectaires. Et puis surtout, précise de son côté le journal de Montréal METRO, plusieurs craignent que le régime de Bachar el-Assad ne cherche à rassembler de la sorte tous ses adversaires au même endroit, en prévision d’une vaste offensive finale.

Quoi qu'il en soit, l'opération menée hier sous très haute surveillance s'est déroulée, cette fois-ci, sans incident, 4 jours après avoir été interrompue par un attentat sanglant qui a tué au moins 126 personnes (dont 68 enfants), ce qui en fait l'une des attaques les plus meurtrières depuis le début de la guerre. Un attentat qui n'a, d'ailleurs, toujours pas été revendiqué. Certains soupçonnent une faction de l’opposition d’en être le commanditaire, notamment, par ce que les victimes, précise THE LOS ANGELES TIMES, étaient principalement des chiites qui ont tendance à soutenir le gouvernement. Les groupes islamistes qui dominent aujourd'hui l’opposition armée en Syrie prennent, en effet, souvent pour cible les chiites mais aussi d’autres minorités musulmanes, accusées d’être des apostats. Le groupe salafiste Ahrar Al-Cham a toutefois, lui, rejeté toute responsabilité et appelle dans un communiqué à une enquête internationale. En revanche, le pouvoir syrien accuse de son côté des « groupes terroristes » (l’appellation qu’il réserve à l’ensemble des combattants anti-régime) d’avoir commis cet attentat, sans pour autant nommer de factions.

Quelques jours plus tard ce massacre reste, évidemment, particulièrement choquant, même à l’aune du carnage qui ensanglante le pays depuis plus de six ans maintenant et a fait des centaines de milliers de morts. Choquant parce qu'il est survenu alors qu’une évacuation de civils était en cours. Pour tous ceux qui avaient choisi d'embarquer dans ces bus, dans l’espoir d’être évacués des bastions progouvernementaux, ce voyage était synonyme de nouveau départ mais surtout de sécurité. « On pensait partir pour une meilleure vie », explique notamment Hanan, interrogé par le correspondant du quotidien américain, repéré par le Courrier International. Ce samedi matin, sur la route de la paix, tous leurs malheurs étaient censés prendre fin. Au lieu de cela, il s’est achevé par une terrible tragédie.

A présent, dans les hangars où se sont regroupés les survivants, c’est encore l’incrédulité qui domine. Nombreux sont ceux qui se demandent comment récupérer les dépouilles de leurs proches. Dans un hôpital tenu par les rebelles à la frontière turque, Chérif, 35 ans, est lui entouré de deux de ses fils. Avec les autres rescapés, il se retrouve aujourd'hui dans une situation d'autant plus étrange, qu'ils ont été secourus par les rebelles, c'est-à-dire la même partie qui tirait depuis deux ans des roquettes sur leurs localités. Les insurgés « nous ont donné des médicaments et de la nourriture (dit-il), ils se sont occupés de nos enfants ». A ses côtés, Oussama, un combattant de l'armée fidèle au régime, portant un survêtement blanc taché de sang, ajoute avec prudence : « Ils nous ont assurés que nous n'étions pas ici leurs prisonniers ». Une coexistence qui surprend autant qu'elle soulage, dans le climat de haine créé par six années de guerre en Syrie.

De toutes les images qui ont émergé de l’horreur, ce n'est pas la plus violente qui a marqué les esprits, note pour sa part le site BIG BROWSER, mais celle d’un homme à genoux, au milieu de voitures enflammées, un appareil photo à la main, pleurant à côté du corps calciné d’un enfant face contre terre. Abd Alkader Habak est l’un des photojournalistes syriens qui rendent compte de la guerre dans leur pays. Il se trouvait depuis plusieurs jours, déjà, à Rachidine, où il couvrait l’évacuation des civils. Et c’est l'un de ses collègues qui l’a pris en photo, quelques instants seulement après l’explosion. Partagée des milliers de fois sur les réseaux sociaux, ce cliché n'a pas tardé à être repris, par de très nombreux médias internationaux, comme le symbole de ce drame.

Interrogé depuis par la chaîne britannique CHANNEL 4, le photographe est revenu sur ces évènements. « Les mots ne peuvent pas décrire ce qui s'est passé. C’était une scène atroce. Il y avait beaucoup d’enfants, car l’explosion a retenti juste à côté d’un groupe qui distribuait des friandises. Aussitôt après, je me suis approché de l'un d'entre eux. On m’a dit qu’il était mort et que ce n’était pas la peine d’aller le voir, mais j’y suis allé quand même, et j’ai vu qu’il respirait encore. Je l'ai pris dans mes bras et me suis mis à courir vers les ambulances. Je ne sais pas s'il s'en est sorti. Je sais juste qu'il a été transporté vers un hôpital ».

Le cliché de ce photographe en larmes est devenu, depuis, la nouvelle image virale, pour dire toute l’horreur de la guerre en Syrie. Hier, au sud-ouest d’Alep, une nouvelle explosion à la bombe a fait au moins six morts et une trentaine de blessés.

Par Thomas CLUZEL

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......