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Le président turc, Recep Tayip Erdoğan

Quand la Turquie devient une dictature et que le dictateur répond au nom d'Erdoğan

5 min
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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Le président turc Erdoğan a remporté, hier, une courte victoire au référendum sur le renforcement de ses pouvoirs. L'opposition, qui l'accuse de dérive autoritaire, crie déjà à la fraude.

Le président turc, Recep Tayip Erdoğan
Le président turc, Recep Tayip Erdoğan Crédits : OZAN KOSE - AFP

Ce matin la presse, américaine en particulier, est catégorique. Turquie 1921 – 2017, RIP (Repose en paix), peut-on lire en Une du magazine FOREIGN POLICY. La démocratie turque est morte, tranche à son tour le site de la télévision américaine CNN. Quand le premier juge que Recep Tayip Erdoğan n'a pas seulement remporté, hier, son référendum mais a définitivement fermé un chapitre de l'histoire moderne de son pays, le deuxième estime que cette victoire du "oui" promet de rendre la Turquie à la fois moins démocratique et plus divisée que jamais. Et d'ailleurs, à peine la victoire du "oui" était-elle annoncée hier à la télévision que, déjà, l'opposition criait à la fraude. Elle dénonce des manipulations, notamment, une mesure annoncée à la dernière minute par le Haut-Conseil électoral turc considérant comme valides les bulletins "non scellés", c'est-à-dire ne comportant pas le tampon officiel du bureau de vote dans lequel ils ont été glissés dans l'urne. Une décision en violation des règles généralement en vigueur, précise à nouveau CNN, preuve qu'au moment du comptage des bulletins, les pro- Erdoğan ont dû craindre jusqu'au dernier moment d'être battu sur le fil par le camp du "non".

Et de fait, avec à peine plus de 51% des suffrages, le chef de l'Etat est aujourd'hui très loin des 60% qu’il avait appelés de ses vœux pour « couronner » son nouveau régime. Quand THE NEW YORK TMES parle ce matin de courte victoire, son confrère EL PAIS évoque, lui, un triomphe a minima. Erdoğan l'a emporté d'un cheveu, remarque à son tour LA REPUBBLICA. En d'autres termes, même si Erdoğan a bien reçu le soutien de son peuple, rappelle pour sa part THE GUARDIAN, certains à l'instar de DIE WELT n'hésitent pas à parler d'une victoire équivalente à une défaite. Et d'ailleurs, renchérit le magazine TIME, en dépit de la victoire annoncée du "oui" dans l'ensemble du pays, il est à noter que le camp du "non" l'a emporté dans les trois principales villes, Istanbul, Ankara et Izmir. Quant aux régions du sud-est, peuplées en majorité de Kurdes, elles ont aussi massivement voté contre l'accroissement des prérogatives du chef de l'Etat.

Mais peu importe, finalement, que près de 49% des Turcs aient rejeté sa réforme, Erdoğan, écrit LE TEMPS. Comme après chaque scrutin, le président se contente de noter que « la nation a parlé ». Ou dit autrement, le chef de l’Etat n'a pas l'intention de lire dans ce verdict autre chose que la validation de ses ambitions personnelles. Et d'ailleurs, déjà, la presse pro-gouvernementale s'attache à balayer toute critique potentielle. Quand des élections ont lieu en France et que Hollande est élu avec 52 %, les opposants trouvent cela tout à fait démocratique, peut-on lire dans les colonnes du quotidien SABAH. De même, si le "non" l’avait emporté avec 52 %, ils n’y auraient sans doute rien trouvé à redire. Mais au prétexte que c’est le "oui" qui est passé, les voilà déjà qui commencent à grommeler, en sortant, dit-il, leurs balivernes habituelles.

Reste tout de même que ce score serré acte aujourd'hui une vraie division en Turquie entre pro et anti-Erdoğan. Alors même que certains craignaient que la victoire du "non" au référendum n’entraîne le pays dans une période d’incertitude, voire de violence, une perspective qui avait d'ailleurs amener certains milieux économiques et diplomatiques à parfois souhaiter la victoire du "oui", au prétexte, écrit le magazine SLATE, qu'elle institutionnaliserait un autoritarisme légal dont ils voulaient croire qu’il ouvrirait une ère plus tranquille, il n'est pas certain, en réalité, que cette analyse se vérifie aujourd'hui. Erdoğan, rompu à l’art des joutes électorales, avait placé ce scrutin sous le mot d’ordre "Moi ou le chaos". Or rien ne dit que les résultats d'hier seront susceptibles de garantir la stabilité du pays.

Car n'oublions pas, rappelle de son côté le journal CUMHURIYET, cité par le Courrier International, qu'il ne s’agit pas d’un simple abandon du régime parlementaire ou d’un changement de système politique. En plaçant l’ensemble de nos institutions et pouvoirs politiques dans la main d’un seul homme, nous mettons désormais en péril l’avenir à la fois politique, culturel mais aussi économique de la Turquie, qui aura tout à craindre de l’instabilité inhérente, justement, au caractère arbitraire du pouvoir. Sans compter que le débat déborde largement la question des intentions ou de la qualité de l’homme à qui nous laissons aujourd'hui l’ensemble des rênes du pouvoir. A présent, tout le monde, partisan comme opposant, sera à la merci d’un gouvernement de plus en plus despotique.

Sans doute, certains se rassureront ils en rappelant que la Turquie a déjà fait maintes fois l'expérience d’une concentration extrême du pouvoir. Reste que le scénario est toujours le même : la montée de l’autoritarisme sur fond d’injustice et d’oppression. Chaque fois, il est question de concentrer l’ensemble du pouvoir dans les mains d’un seul. Et que cette évolution se fasse avec la bénédiction du peuple ne la rend pas moins néfaste. Ce référendum n’est que le énième avatar de cette dérive autoritaire, dont notre histoire est jalonnée. Sauf qu’hier les Turcs ont probablement dit adieu à l’État de droit et à l’avenir de leur pays.

Au total, le nouveau régime turc n’a plus grand-chose à voir avec les modèles de régime jusque-là connus dans les grandes démocraties : ce n’est plus un régime présidentiel, car la séparation des pouvoirs n’est plus assurée ; ce n’est évidemment plus le régime parlementaire qu’il était, car le Premier ministre responsable devant le parlement a disparu ; et ce n’est pas, pour la même raison, un régime semi-présidentiel à la française. Mais alors qu'est-ce que c'est ?, interroge à nouveau le magazine SLATE. Les termes utilisés varient : dictature, « démocrature » risque-t-on parfois, voire, comme cela a été écrit ou dit, « dictature théocratique ». Quoi qu'il en soit, conclue le journal DE MORGEN, à l'évidence, Erdoğan n’est pas prêt pour la démocratie. Et quand un président se révèle être un dictateur, alors il convient, toujours et encore, de le dénoncer.

Par Thomas CLUZEL

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