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Le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker

Quand les politiques jouent avec le feu

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Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a dévoilé hier sa vision de l'avenir d'une Union qui a «de nouveau le vent en poupe».

Le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker
Le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker Crédits : KONSTANTINOS TSAKALIDIS / SOOC

Entre une idée géniale et une idée délirante, la frontière est parfois ténue. Et d'ailleurs, les Britanniques en savent quelque chose, eux qui se sont laissé embobiner par des types qui leur ont fait miroiter une chimère, laquelle risque de finir en véritable fiasco. Or si les Britanniques, réputés pour leur flegme, ont pu être si nombreux à courir à leur perte, dès-lors, pourquoi cela ne se produirait-il pas ailleurs également et plus souvent de surcroît ?, interroge un politologue dans les colonnes du quotidien belge DE STANDDARD. Et d'en conclure que les politiques feraient bien de se garder, aujourd'hui, de plans trop téméraires pour l'Union Européenne.

Quoi qu’il en soit, au lendemain du traditionnel discours annuel sur l'état de l'Union, les commentateurs s'interrogent : Le Président de la Commission européenne est-il un doux rêveur ?, se demande en particulier l'éditorialiste du TEMPS. Car Jean-Claude Juncker en est convaincu : Après le Brexit (et avant lui la crise de l’euro), l'Union va mieux aujourd'hui. Pour preuve, elle a su éviter le pire lors des derniers scrutins électoraux (en Autriche, aux Pays-Bas et en France), en dépit de la défiance des citoyens. Et c'est ainsi que profitant de l'éclaircie, le Président de la Commission en appelle désormais à un sursaut d’intégration, en particulier dans des domaines clés tels que la défense, la zone euro ou la politique étrangère. Problème, rares sont ceux qui imaginent aujourd'hui cette Union, même sauvée des pires scénarios de destruction, capable d’avancer à 27 dans une seule et même direction. Ces derniers temps, plusieurs dirigeants politiques (le Président français en tête, mais aussi les Premiers Ministres belge et luxembourgeois) ont, eux-mêmes, multiplié les appels à avancer par groupes de pays. Cette idée d'une Europe différenciée est d'ailleurs loin d’être une nouveauté puisqu'elle existe, déjà, pour la monnaie unique ou l’espace Schengen. Mais la tendance pourrait désormais s’accentuer. Or c'est très précisément ce contre quoi Jean-Claude Junker a marqué, hier, sa désapprobation. D'où le titre ce matin du site POLITICO : Quand Juncker rejette l'idée d'une Europe à plusieurs vitesses.

En d'autres termes, le dilemme européen pourrait se résumer ainsi : avancer ensemble ou pas. Si pour certains, l’UE s’est toujours construite par la différenciation, pour d'autres ce système comporte un risque, celui de jouer avec le feu en crispant tous ceux qui en seraient exclus et notamment les pays de l'Est. A ce titre, d'ailleurs, les derniers propos venus d’Allemagne ont fait l’effet d’une véritable bombe à Budapest. Interrogé par le BERLINER ZEITUNG, Angela Merkel a estimé que le rejet par la Hongrie du verdict du procès des quotas était «inacceptable». Ce jugement contraint Budapest à accueillir 1294 migrants, selon les quotas établis par Bruxelles, afin de répartir au mieux la prise en charge des réfugiés. Or la chancelière, qui n’a jamais eu de mots aussi durs envers un pays membre en douze années à la tête de l’Allemagne, estime à présent que la question éventuelle d’une expulsion de la Hongrie de l’Union pourrait être soulevée lors du prochain Conseil Européen. En clair, si l'heure est aujourd'hui à la refondation de l'Union Européenne et des valeurs qui l’accompagnent, cette refondation risque bien aujourd'hui de passer par la destruction du plus imposant projet politique de ce tournant de siècle.

Dès-lors, faut-il s’étonner qu’ils soient si peu nombreux, aujourd’hui, à avoir de grandes attentes envers nos dirigeants politiques ? Ce qui, peut-être, est aussi une manière de ne pas trop désespérer. Quoi qu'il en soit, il semble difficile ces jours-ci de trouver un responsable politique qui ait autant déçu nos attentes que … Aung San Suu Kyi. Hier, la dirigeante birmane, laquelle incarnait jusqu'à présent le courage et la détermination dans son combat pour la liberté, a prévenu qu'elle ne se rendrait pas à l'Assemblée générale de l'ONU fin septembre, alors que son pays est pointé du doigt pour la crise des Rohingyas. D'où une avalanche de critiques dans la presse. Quand le journal de Toronto THE SUN réclame qu'on lui retire sa citoyenneté canadienne, son confrère de Londres THE GUARDIAN demande, pour sa part, à ce qu'on lui retire son Prix Nobel de la Paix. Tous les arguments de ses partisans qui se chargent, encore aujourd'hui, de lui trouver des excuses (qu'elle ne voudrait pas ruiner ses chances aux prochaines élections ou bien qu'elle ne voudrait pas donner un prétexte aux militaires pour resserrer leur emprise sur l’État) sont irrecevables, s'insurge l'éditorialiste britannique, avant d'ajouter : Ainsi que le disait un grand défenseur de la démocratie : «Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, c’est la peur. La peur de perdre le pouvoir finit par corrompre ceux qui le détiennent». Et de qui sont ces mots ? D’Aung San Suu Kyi en personne. Or aujourd’hui, par peur ou par sectarisme, celle-ci refuse à d’autres les libertés qu’elle a si justement réclamées pour elle-même. De sorte, conclue le journaliste, que nous nous retrouvons désormais face à une situation extraordinaire : une lauréate du prix Nobel de la paix qui se rend complice de crimes contre l’humanité.

Enfin un dernier exemple de complicité. Ou quand les politiques jouent avec le feu, au propre comme au figuré. Le journal de Johannesburg DAILY MAVERICK, repéré par le Courrier International, nous apprend cette semaine comment la France a armé le régime de l’apartheid. Grâce à des archives inédites, un chercheur sud-africain raconte comment des agents du pouvoir raciste, installés dans les locaux de l’ambassade sud-africaine à Paris, ont pu acheter illégalement des armes et des bombes, avec l’aide des services français. Tout cela semble inouï et digne d’un roman d’espionnage. Et pourtant, telle est la banalité du mal. Le gouvernement de l’apartheid, lui, avait besoin d’armes et l’industrie française de l’armement, elle, avait besoin d’argent. Bien évidemment, consciente de l’existence de l’embargo (que les Français étaient censés faire respecter en tant que membres du Conseil de sécurité de l’ONU), la DGSE a suggéré des solutions simples, comme le transfert clandestin des armes par le Zaïre (l'actuelle République démocratique du Congo). Et l'article de préciser encore que dans les années 80, déjà, une militante courageuse, Dulcie September, représentante de l’ANC, avait osé enquêter sur ce commerce d’armes illégal entre la France et le régime de l’apartheid, avant d'être assassinée en 1988 à Paris.

Par Thomas CLUZEL

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