LE DIRECT

Que reste-t-il après Charlie ?

6 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : un an près le massacre commis contre la rédaction de l’hebdomadaire satirique, que reste-t-il après Charlie ?
Dans une tribune au quotidien britannique THE GUARDIAN, McLiam Wilson, contributeur au journal satirique raconte comment il y a quelques jours, il s'est rendu dans les nouveaux locaux ultra-sécurisés et tenus secrets de Charlie Hebdo. En tant que nord-irlandais, dit-il, j’ai quelques notions en matière de sécurité, mais, là, cela atteint un niveau bien différent. Hermétiquement fermés, lourdement protégés, ces locaux font penser au repaire du méchant dans les films de James Bond. Et pourtant, l’intérieur correspond au cadre habituel d’une petite publication : une équipe restreinte, une cuisine en désordre, un goût vestimentaire discutable. Et une rédaction gentille, simple et drôle. Comme toujours, dit-il, quand je rencontre les gens de Charlie, j’ai l’impression d’un énorme décalage. Je vois des gens adorables, entourés par d’énormes cercles de sécurité concentriques. Comme des chatons enfermés dans un bunker. Je serais tenté de dire que c’est le monde dans lequel ils vivent. Malheureusement, c’est aussi et surtout le monde dans lequel nous vivons. Et d'en conclure : bienvenue dans ce nouvel univers.

Et ce nouvel univers, c'est notamment celui de la surenchère sécuritaire.
Les libertés restreintes de la France, c'est le titre d'un édito publié cette semaine dans les colonnes du NEW YORK TIMES. Le journal américain qui se fend d’une violente critique des conditions dans lesquelles se déroule l'état d’urgence et appelle la France à ne pas brader ses libertés, au nom de la sécurité. Bien sûr, le président a le devoir, dit-il, de maintenir la sécurité des Français et d’empêcher de nouvelles attaques mais il dispose déjà pour cela de nombreux outils, fait remarquer le quotidien et notamment en matière de surveillance ainsi que de nouveaux pouvoirs octroyés par toutes les lois antiterroristes adoptées depuis son élection. Or en vertu de cette loi sur l’état d’urgence, le gouvernement français dispose désormais de nouveaux pouvoirs spéciaux, qui lui permettent de mener des perquisitions sans mandat du juge, d’interdire des associations, de restreindre les libertés de rassemblement, d’interdire la circulation des personnes à des horaires précis ou bien encore de les assigner à résidence. Le tout sans que la justice ne puisse exercer le moindre contrôle sur ces actions. Et François Hollande veut même aller plus loin, en élargissant la déchéance de nationalité aux binationaux nés en France. D'où la conclusion du journal, en forme d'avertissement : le Parlement doit rejeter, dit-il, ces changements constitutionnels inutiles, qui ne feront qu’alimenter les divisions. Car affaiblir les libertés individuelles et la justice ne fera que réunir les conditions propices d’un éventuel abus de pouvoir, sans pour autant garantir la sécurité des Français.

De son côté, son confrère suisse SÜDOSTSCHWEIZ déplore que la politique française ne fasse rien, aujourd'hui, pour s'attaquer aux causes du terrorisme. Ni le gouvernement, ni l'opposition, ne semblent disposés aujourd'hui à se pencher, par exemple, sur le problème des banlieues ghettos, lesquelles ont déjà fourni plusieurs milliers de djihadistes à la Syrie et des dizaines de terroristes. Or là où le chômage s'élève à 40 pour cent, les salafistes ont la tâche facile. En clair, tant qu'une réponse à la fois économique et sociale n'aura pas été trouvée à ce problème, le travail de la police s'apparentera, dit-il, au supplice de Sisyphe. Et 2015 ne sera pas la dernière annus horribilis pour la France.

Et puis toujours dans cet après Charlie, outre la surenchère sécuritaire, nombre de commentateurs estiment que la liberté d'opinion est aujourd'hui menacée par l'autocensure de la société.
C'est le cas en particulier du quotidien conservateur IRISH INDEPENDENT. Après les attaques contre Charlie Hebdo, la société a perdu, selon lui, le courage d'exprimer librement son opinion. Et pourtant, certaines religions, dit-il, méritent d'être tournées en dérision et si les fidèles s'en indignent, c'est leur affaire. Seulement voilà, le problème quand on vit dans une démocratie libérale, c'est que les citoyens sont peu disposés à défendre agressivement le droit d'offenser. Nous préférons rester assis sans rien faire et laisser la parole aux illuminés, par peur d'être accusés du pire péché séculier imaginable : le racisme, ou sa cousine stupide, l'islamophobie. Les atrocités commises à Paris il y a un an ne pouvaient générer quoi que ce soit de positif. Mais il est désespérant de voir que nous avons déserté les valeurs mêmes que nous prétendions chérir au lendemain de ce massacre. Un constat, conclue le journal de Dublin, qui prouve que les terroristes ont déjà gagné.

D'où cet hymne à la liberté d'expression absolue, lancé cette fois-ci par l’ancien chef du service culture du quotidien danois, JYLLANDS POSTEN, à l’occasion du dixième anniversaire de la publication des caricatures de Mahomet. Dans un entretien au journal POLITIKEN, repéré par le Courrier International, Flemming Rose juge que ce qui est fondamental dans ce débat, ce n’est pas de savoir si c’était bien ou mal de publier ces dessins. Ce qui est fondamental, c’est la question du rapport entre la liberté et la tolérance. Aujourd’hui, beaucoup estiment que la tolérance consiste à ne pas parler de choses qui peuvent heurter autrui. Mais c’est exactement le contraire de ce que signifiait la tolérance à l’origine. A cet égard, nous ferions bien de nous pencher sur notre propre histoire, dit-il, pour comprendre la façon dont nous avons créé la société qui est la nôtre. La conception européenne de la liberté et de la tolérance remonte aux guerres de religion, lorsque protestants et catholiques s’entre-tuaient. Or ils se sont arrêtés le jour où ils ont compris qu’ils étaient obligés de cohabiter et donc d’accepter qu’un individu de la ville voisine ne soit pas tué simplement pour avoir professé une autre religion.

En d’autres termes, la tolérance n’a rien à voir avec l’indifférence. C’est un cadre juridique qui bannit la violence et les interdits. Sans tolérance, il n’y a pas de liberté. Car la liberté implique le droit de dire quelque chose qui fâche beaucoup de gens. Voilà pourquoi il faut réhabiliter ce lien entre liberté et tolérance, pour pouvoir vivre dans une démocratie multiculturelle, où nous avons des idées bien tranchées sur le mode de vie des individus qui ont d’autres convictions que les nôtres.

Par Thomas CLUZEL

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......