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Vue de la citadelle d'Alep

Qu'est-ce que c'est, Alep ?

6 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : l'évacuation prévue des secteurs d'Alep encore tenus par les rebelles a été repoussée. En attendant, la prise de la ville signe bien une défaite de l’opposition, dont celle-ci aura du mal à se remettre.

Vue de la citadelle d'Alep
Vue de la citadelle d'Alep Crédits : YOUSSEF KARWASHAN - AFP

Alep, classée au patrimoine de l'humanité, était l'une des plus vieilles villes du monde à avoir été constamment habitée. Sa citadelle, sa grande mosquée, sa cathédrale, ses souks, ses femmes, ses hommes, leurs sourires et leur accent, tout cela aujourd'hui n'est plus que sang, que larmes et que mort. Alep, peut-on lire dans les colonnes de L'ORIENT LE JOUR, est désormais un furoncle sur la gueule déjà bien ravagée de l'humanité et sur sa conscience. Entre l'insensée atonie des Occidentaux et l'infinie cruauté de Damas et de l'axe russo-iranien, la deuxième ville de Syrie n'est plus qu'un cri de Munch, l'expression horrifiée et horrifiante de l'immoralité des hommes.

Mais, parce que la honte a mauvaise mémoire, dans quelques mois, la société des nations aura probablement oublié à quel point elle aura été complice de l'un des plus gros crimes de guerre de l'histoire contemporaine, aidée en cela par les millions de dollars que générera la reconstruction de la ville. Dans quelques mois, le monde oubliera ces dizaines de milliers de morts, de blessés, de disparus, de jetés sur les routes, de décimés, de gazés, de torturés. Des deux côtés d'Alep, mais surtout de l'Est, littéralement dynamité par les avions et les barils.

Hier, comme pour mieux oublier, la Russie a d'ailleurs annoncé que la bataille au-dessus d'Alep était terminée, titre ce matin THE NEW YORK TIMES. Après quatre semaines d'intenses bombardements, visant sans distinction civils et insurgés, les armes se sont tues. Dans la soirée, un accord de cessez-le-feu avec les insurgés (sous la houlette de la Russie et de la Turquie) a même été scellé pour permettre l'évacuation des civils des dernières zones rebelles, transformées en champ de ruines. Une opération censée marquer la fin de plus de quatre années de rébellion, dans la deuxième ville du pays.

Sauf que l'histoire est têtue et que l'évacuation d'Alep a, visiblement, d'ores et déjà été repoussée, affirme ce matin l'Observatoire syrien des droits de l'homme qui dit ignorer les raisons de ce report. Un responsable rebelle indique que des milices chiites pro-gouvernementales entravent les évacuations, en dépit de l'accord conclu la veille. Par ailleurs et si l'évacuation devait finalement reprendre comme convenue, la question reste cependant ouverte sur le sort exact qui serait réservé aux civils, précise LE TEMPS de Lausanne. Le pouvoir de Damas et son allié russe ont, en effet, une définition très large de la catégorie des «terroristes», puisqu’ils y incluent les opposants, les activistes ou encore les médecins qui leur viennent en aide. Les témoignages, compilés ce matin sur le site du NEW YORK TIMES, font état d'ailleurs des sentiments plutôt confus de la population des quartiers Est de la ville, quant à la possibilité d'être évacués. « Je ris et je pleure à la fois », confie notamment Ahmad, avant de préciser : « Je viens de brûler ma maison, pour que personne ne puisse en profiter ». Après avoir lutté en vain toutes ces années pour une vie digne et libre, la jeunesse des quartiers rebelles ne se fait plus guère d'illusions. « On va quitter notre ville pour laisser la place à notre ennemi », déplore pour sa part un infirmier.

Nombreux sont ainsi ceux à exprimer leur amertume au sujet d'une révolte qui avait commencé avec des protestations de rue, pour réclamer des réformes politiques. Car le peuple d'Alep (comme la plupart des Syriens) s'est d'abord levé contre la tyrannie, après avoir vu des Arabes en Tunisie et en Egypte renverser leurs propres bourreaux, rappelle de son côté le portail d'information MIDLE EAST EYE. Leur révolution avait commencé pacifiquement et la plupart des Syriens souhaitaient qu'elle le reste. Mais le tyran local en a décidé autrement, la transformant en un conflit sanglant, douloureux et mortel. En clair, la destruction et le dépeuplement d'Alep (comme de beaucoup d'autres villes et villages à travers la Syrie) est le prix que Damas et ses commanditaires (à Téhéran et à Moscou) étaient disposés à payer, non seulement pour garder Bachar et son régime de minorité au pouvoir, mais aussi contribuer à l'effort visant à supprimer les soulèvements populaires arabes qui menaçaient les dictateurs de l'océan vers le Golfe. En d'autres termes, dès le premier jour, la guerre syrienne était une affaire pan-arabe, avant de devenir une guerre mondiale par procuration. Tandis que certains des despotes régionaux craignaient l'émergence d'une alternative démocratique à l'autocratie, nombre de puissances internationales craignaient, elles, le vide qui se serait produit si le despote de Damas avait rencontré le même sort que ses prédécesseurs à Tunis, au Caire, à Tripoli ou à Sanaa.

Et c'est ainsi que pour parvenir à ses fins, le régime de Bachar el-Assad a manipulé les islamistes. Dans une série d’articles publiés sur THE DAILY BEAST, un journaliste raconte comment après avoir permis en 2003 à de nombreux djihadistes étrangers de se rendre en Irak (pour affronter l’armée américaine), le régime de Damas a ensuite emprisonné ces mêmes djihadistes à leur retour en Syrie. Et puis en février 2011, cette fois-ci, lorsque les premières manifestations agitent la Syrie et que l’opposition réclame la libération des prisonniers politiques, Bachar va accéder à leur demande, mais à sa façon. À l’été 2011, il décrète une amnistie politique et libère des centaines de détenus, majoritairement peuplée d’islamistes et de djihadistes (dont certains deviendront des figures importantes de l’organisation État Islamique, du front al-Nosra et d’autres groupes radicaux). S’agissait-il déjà à l'époque d’une stratégie délibérée pour radicaliser l’opposition, la discréditer auprès de la communauté internationale, puis justifier une répression ?, interroge le magazine SLATE. Toujours est-il que dans ses discours, Bachar el-Assad continue d'affirmer aujourd'hui que la guerre oppose son gouvernement à des terroristes djihadistes. Et pourtant, sur le terrain, force est de constater que le régime syrien et ses alliés n'ont pas concentré leurs efforts militaires sur l’EI. Ils viennent, d'ailleurs, de perdre à nouveau le contrôle de Palmyre, au profit justement de Daech. Dans les faits, le régime a surtout privilégié les zones contrôlées par les autres groupes rebelles, dont Alep. Or dans cette entreprise, les forces loyalistes ont multiplié les crimes de guerre. Voilà comment cette politique impitoyable a contribué à renforcer, , par la suite, la place des groupes extrémistes (dont certains rejoindront Daech) dans l’opposition et facilité leur recrutement au sein d’une population désespérée.

Pour le régime, c’était un moyen de disqualifier et d’affaiblir l’opposition. En ce sens, la bataille d'Alep signe donc bien une défaite de l’opposition. Elle enterre les derniers espoirs des laïques et des modérés et pousse un peu plus encore les insurgés dans les bras de Daech. À terme et s’il continue dans cette voie, Bachar el-Assad n’aura donc plus, face à lui, que Daech et une opposition dominée par ses éléments les plus radicaux. Son maintien au pouvoir apparaîtra alors comme inévitable, le «moi ou les djihadistes» étant devenu réalité. Et L'ORIENT LE JOUR d'en conclure, Alep est devenu aujourd'hui l'inacceptable épitomé, l'alpha et l'oméga, de ce que nous humains maîtrisons finalement le mieux : l'inouïe barbarie d'un côté et le silence complice de l'autre.

Par Thomas CLUZEL

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