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Le président turc Erdogan lors des funérailles des victimes du double attentat d'Istanbul

A qui profite le crime Turquie ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : deux jours après le double attentat à Istanbul, la police turque a arrêté des centaines de personnes, dont des responsables du Parti démocratique des peuples (HDP), pour leurs liens présumés avec l'activisme armé kurde.

Le président turc Erdogan lors des funérailles des victimes du double attentat d'Istanbul
Le président turc Erdogan lors des funérailles des victimes du double attentat d'Istanbul Crédits : OZAN KOSE - AFP

Deux jours après le double attentat à Istanbul qui a fait 44 morts (dont 36 policiers) et alors que, depuis dimanche, les images des obsèques des «martyrs du terrorisme» passent et repassent en boucle sur les chaînes de télévision turques, les autorités ont mis, hier, leur menace à exécution. Elles qui avaient annoncé une riposte « sans pitié » ont, en effet, lancé à l'aube un vaste coup de filet. Au total 235 personnes, dont de très nombreux responsables kurdes du Parti démocratique des peuples, ont été arrêtées pour leurs liens présumés avec l'activisme armé kurde. Ou dit autrement, sous couvert d'appartenir à une formation parlementaire (HDP, la deuxième force d'opposition au Parlement), ces responsables politiques sont aujourd'hui accusées de soutenir le PKK, notamment en diffusant la propagande du groupe terroriste.

Et peu importe, en l'occurrence, que ces attentats aient été revendiqués non par le PKK mais par un groupe indépendant, les TAK (les Faucons de la liberté du Kurdistan), tout cela ne change rien aux yeux d’Ankara pour qui les deux groupes ne font qu’un, quand bien même, précise le correspondant du TEMPS, le PKK n’a jamais assumé la responsabilité d’une action attribuée aux TAK. « Quels que soient les soutiens de cet attentat, à l’intérieur ou à l’extérieur, nous les ferons payer sans pitié », a ainsi martelé hier le ministre turc de l’Intérieur.

Un discours ferme, à l'adresse également des capitales occidentales. En clair, Ankara n'accepte plus aujourd'hui le discours récurrent des Européens qui fustige sa législation antiterroriste propice, selon eux, à toutes les restrictions de la liberté d’expression. Ce message des autorités est, d'ailleurs, largement partagé par la presse turque acquise au gouvernement qui, depuis deux jours, se déchaîne contre les supposés soutiens étrangers des terroristes. A ce titre, l'éditorial du quotidien YENI SAFAK, repéré par le Courrier International, est on ne peut plus clair. « Nous connaissons, dit-il, les meurtriers qui sont derrière le dernier attentat à Istanbul. Et nous connaissons leurs patrons à l’échelle mondiale. L’Europe et les États-Unis soutiennent le PKK et l’envoie nous attaquer ». « Vous avez du sang sur les mains », peut-on lire encore dans colonnes de son confrère DAILY SABAH, lequel juge hypocrites les condoléances présentées au peuple turc par les Occidentaux. « Inutile de dire que tout le monde en Turquie a apprécié l'ironie de voir des États, parrains du terrorisme, pleurer la mort d'innocents tués par leurs caniches assoiffés de sang », écrit notamment le journal dans un éditorial au vitriol.

Or cette hostilité répandue par la presse pro-gouvernementale semble désormais agir, aussi, sur la rue fatiguée de ces attentats à répétition (une vingtaine dans le pays depuis le début de l’année). C'est ainsi, par exemple, que lors d’une manifestation spontanée organisée dimanche sur les lieux de l’attentat, la foule rassemblée à scandé plusieurs slogans contre l’Union européenne, accusée de complicité avec la guérilla kurde.

Au final, l’attaque de ce weekend justifie, aux yeux d’Ankara, non seulement sa guerre sans concession contre le PKK mais aussi son discours tranché vis-à-vis des Occidentaux. Ce que condamne tout de même certains éditorialistes qui, à l'instar du journal HURRIYET, critique la politique du gouvernement mue uniquement par une volonté de vengeance, sans stratégie claire susceptible de mettre fin aux attentats. « Le président, le Premier ministre, le ministre de l'Intérieur et d'autres qui se fendent d'une rhétorique politique vide promettant des campagnes de vengeance contre le terrorisme, ça suffit ! L'heure est aux actes, écrit l'éditorialiste. Et ceux qui se sont montrés incapables et incompétents, dit-il, doivent se retirer ou être relevés de leurs fonctions ».

Sauf que le terrorisme cimente, en réalité, le pouvoir d'Erdoğan. Et c'est là tout le paradoxe de la situation. Chaque attaque terroriste attribuée au PKK renforce, en effet, l'alliance islamo-nationaliste en Turquie qui aspire à une résolution militaire (et non pacifique) de la question kurde mais qui plaide, par ailleurs, au rétablissement de la peine de mort, œuvre au retour d'un Etat autoritaire et envisage également une rupture des négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE. Et d'ailleurs, même si cela ne peut être l'unique raison, ce n'est sans doute pas un hasard si l'attaque de ce weekend a eu lieu le jour où a été déposée, au Parlement, la révision constitutionnelle en vue d'instaurer un système présidentiel. En ce sens, écrit le quotidien de Vienne DER STANDARD, politiquement, le président turc tire aussi parti, en quelque sorte, du terrorisme. Et c'est ainsi, renchérit un chercheur associé à l'Institut français d'études anatoliennes interrogé dans les colonnes de L'ORIENT LE JOUR, que des attaques comme celle d'Istanbul font, in fine, le jeu à la fois de la branche extrême de la mouvance kurde mais aussi des nationalistes turcs qui, dans un camp comme dans l'autre, ne veulent pas d'une solution politique du conflit armé entre Ankara et le PKK.

D'où ce commentaire du quotidien de Londres THE INDEPENDENT. Si pour le président Erdoğan, le plus important est de combattre la peste terroriste il ferait mieux, en réalité, de privilégier une résolution politique du conflit avec les Kurdes. Sa réaction instinctive qui consiste à frapper militairement les séparatistes kurdes est régulièrement émaillée d'atteintes aux principes de l'Etat de droit. Or cette réaction représente aujourd'hui l'une des menaces les plus dangereuses. En d'autres termes, sans pour autant aspirer à un morcellement géographique de la Turquie, une résolution durable de la question kurde passe impérativement par la conclusion d'un accord politique. Et le journal encore de préciser : la différence entre le PKK et sa branche armée d'un côté et Daech de l'autre, c'est que dans la question kurde, il existe au moins l'espoir d'une solution pacifique. Et surtout, que le PKK n'a pas pour objectif d'instaurer un califat moyenâgeux à Ankara.

Par Thomas CLUZEL

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