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L'ex PDG de Radio-France, Matthieu Gallet

L'ancien et le nouveau monde

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Le CSA a décidé de révoquer Matthieu Gallet de la présidence de Radio France à compter du 1er mars, tirant les conséquences de sa condamnation pour favoritisme lorsqu'il dirigeait l'INA, et répondant aux vœux du gouvernement qui réclamait son départ.

L'ex PDG de Radio-France, Matthieu Gallet
L'ex PDG de Radio-France, Matthieu Gallet Crédits : CONSTANT FORMÉ-BÈCHERAT / HANS LUCAS

Pour quiconque est déjà arrivé en retard au travail, généralement, écrit THE WASHINGTON POST, des excuses suffisent. Mais pas pour un Lord britannique. Hier après-midi, à la Chambre Haute du Parlement, lorsque la baronne de l'opposition, Ruth Lister, pose une question en s'adressant à son collègue du gouvernement, Michael Bates, celui-ci n'est pas là. Après quelques minutes de retard, le ministre entre finalement à la Chambre, se présente à la tribune, présente ses excuses pour son manque de courtoisie. Il dit combien il a honte de ne pas avoir été à sa place lorsqu'on l'interrogeait sur un sujet aussi important. La scène durera quelques secondes à peine. Et je vous laisse écouter Michael Bates, lui-même, pour savoir comment toute cette histoire s'est finalement terminée

SON
 

Pour ces quelques minutes de retard, Michael Bates a donc donné, hier, sa démission avec effet immédiat. De quoi laisser l'assistance abasourdie. Tandis que certains de ses pairs riaient d'incrédulité, d'autres essayaient de lui tendre la main et de le ramener dans l'enceinte de la Chambre. En vain, après avoir rangé ses papiers sous son bras, Michal Bates a donc quitté le Sénat. Alors sa démission a finalement été refusée par la première ministre Theresa May. Reste, commente THE GUARDIAN, que ce bref renoncement aura été l'un des plus dramatiques de ces dernières années. 

Lui n'a pas démissionné, il a été révoqué. Lui, c'est l'ex PDG de Radio France : Matthieu Gallet. «La formule 1 Matthieu Gallet», ainsi que l'écrit le correspondant du TEMPS (rapport à son ascension professionnelle éclaire) apparaît aujourd'hui, à 41 ans, comme un bolide échoué sur le bas-côté des arrangements coupables avec l’argent public. Impossible, dès-lors, de ne pas rendre des comptes aux citoyens-payeurs. Car sans exemplarité, l’audiovisuel public français (financé par l’impôt) ne méritait plus son nom. En ce sens, la révocation du président de Radio France par le Conseil supérieur de l’audiovisuel est logique, écrit le journaliste. Reste toutefois deux questions. Tout d'abord, la foudre jupitérienne est-elle à deux vitesses ? Richard Ferrand (l’actuel patron de la majorité parlementaire à l’Assemblée) accusé d’avoir abusé de sa position lorsqu’il dirigeait les mutuelles de Bretagne a gardé la confiance du président, malgré ses mésaventures judiciaires. Quant à Gérald Darmanin (l’actuel ministre du Budget) il reste pour l’heure à son poste, malgré une accusation de viol portée contre lui, accusation vigoureusement contestée par ses avocats. Bien entendu, la différence est celle qui existe entre accusation et condamnation. Ce qui n'empêche pas de s’interroger : où se situe aujourd’hui la «ligne rouge» à ne pas franchir ? On se souvient, par exemple, de la démission (dès les premiers jours du quinquennat d'Emmanuel Macron) de celui qui dirigeait alors les armées françaises, le général Pierre de Villiers, lequel avait eu le grand tort d’objecter en public aux réductions prévues des crédits de la défense. Le cas du PDG de Radio France, Mathieu Gallet, n’a rien de comparable puisque l’intéressé, au contraire, avait cherché depuis sa nomination à appliquer avec zèle les réductions budgétaires exigées par l’Etat. Sauf que la justice s’est intercalée. Condamné en première instance pour «favoritisme» lorsqu’il présidait l’INA, Mathieu Gallet était devenu un obstacle pour Emmanuel Macron, lequel prône aujourd'hui une remise à plat drastique de la radio et de la télévision publiques. Ou dit autrement, le maintenir en poste après sa condamnation en justice aurait décrédibilisé l’exécutif. Et c'est ainsi que l’efficacité, mais aussi la disruption que veut incarner le président quadragénaire, imposait ce départ.

Et puis, surtout, si la presse Suisse s'intéresse de près aujourd'hui au cas de l'audiovisuel public français c'est parce que ses convulsions ont un écho lointain à l’heure d'une initiative intitulée là-bas : "No Billag".Dans à peine plus d'un mois, le 4 mars prochain, les Suisses devront se prononcer sur la suppression des redevances radio et télévision, c'est-à-dire, la suppression du financement public de l'audiovisuel. Et depuis plusieurs semaines, déjà, ce débat nourrit nombre d'articles et autres tribunes dans les colonnes du journal de Lausanne, où les deux camps rivalisent d’arguments. A première vue, tout concourt à faire des auteurs de «No Billag» des modernistes : ils sont jeunes, férus de nouvelles technologies, persuadés que les radios et les télévisions généralistes n’intéressent plus grand monde, convaincus que l’Etat n’a pas à se mêler des médias ; leur graal est la réussite individuelle au sein de sociétés dérégulées ; ils sont exaltés à l’idée que le citoyen de demain ne paie que ce qu’il consomme. A contrario, les défenseurs de la SSR (la radiotélévision suisse) apparaissent comme les tenants du vieux monde : accrochés aux basques de l’Etat, incapables de saisir les révolutions en cours et soucieux de maintenir sous perfusion le plus longtemps possible un dinosaure agonisant. Or, une réflexion plus approfondie met en doute cette représentation, écrit un conseiller national socialiste interrogé dans les colonnes du TEMPS. Sur deux plans fondamentaux, dit-il, les auteurs de «No Billag» apparaissent plutôt comme de jeunes vieillards. Tout d’abord, leur enthousiasme pour les marchés fait un peu ringard. «La société n’existe pas», cette profession de foi de Margaret Thatcher a déjà 30 ans. Or aujourd’hui, qui croit encore que l’on peut réduire un pays à une somme d’individus priés de se débrouiller dans la compétition économique ? D’autre part, accrochés aux réseaux sociaux, les doigts sur leur smartphone, les citoyens sont déjà acteurs et consommateurs d’une infinité d’émotions brutes, directement accessibles, sans intermédiaire ni mise en contexte. Nul besoin, donc, d’accélérer cette tendance. Il faut, au contraire, renforcer les contrepoids existants et en établir de nouveaux pour garantir la qualité de l’information. Le défi à venir pour nos démocraties n’est pas de démanteler les structures classiques de formation de l’opinion, mais de maintenir la qualité de l’information et du lien social dans un bouillonnement numérique déstructuré. Dans l’actuelle campagne «No Billag», il faut ainsi se méfier des apparences : les avant-gardistes sont certainement plus nombreux dans le camp de la SSR que dans celui des liquidateurs du service public, qui, une fois le vernis décapé, ressemblent moins à des visionnaires qu’à des idéologues passéistes.

Enfin s'agissant toujours d'innovation ou de déstructuration, on ne sait plus trop, le magazine SLATE nous raconte ce matin l'histoire de ce professeur à l'université de Berkeley en Californie, dont le cours a pour but d'introduire le «design comme moyen créatif d'imaginer un avenir globalement juste». Or, récemment, il a commencé son cours par un «laptop smash» : une destruction d'ordinateur. «Je veux que pendant ce cours, vous puissiez vous libérez de tout ça», a-t-il dit, avant de balancer l'ordinateur sur le sol. «À partir de maintenant, vous allez faire du design différemment, vous allez regarder le monde différemment, vous allez avoir une perspective différente.» La vidéo de sa «performance» disponible sur YouTube, montre les visages choqués, surpris et amusés des étudiants, qui applaudissent à la fin. Et l'article de préciser, à la toute fin, que les projets de fin de cours sont intitulés : «provocations». 

Par Thomas CLUZEL

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